‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 123 sur 341 · Ibid. p · texte numérisé non relu

Ibid. p

aux besoins des <( consciences criminelles » dont il nous parle, n'était pas non plus en désaccord avec son propre caractère. Non qu'il fût par nature grondeur ou brutal : mais, à Tinverse de Nicole, qui devint janséniste en dépit de sa douce et facile humeur, le tempérament, chez Bourdaloue, était plus austère que la doctrine. Scrupuleusement modéré quand il s'agit des prescriptions de la morale chrétienne, toujours attentif à ne point outrer les préceptes formels de la loi, ennemi déclaré de quiconque exige plus que l'Église n'impose, il prête pourtant au christianisme un visage dont l'expression ordinaire est plutôt la rigidité. Ainsi, pour les scènes les plus touchantes de l'Évangile, pour celles mêmes où l'on aimerait à ne voir que l'infinie tendresse et l'ineffable pitié qu'inspire au cœur d'un Dieu fait homme la vue des misères de la créature, Bourdaloue acceptera volontiers des interprétations d'une sévérité inattendue. Quand, par exemple, Jésus rencontre la veuve qui vient de perdre son fils unique, et que, selon l'Évangile, il a pitié d'elle, misericordia motus super eanij est-il seulement touché de compassion par la douleur de cette mère en larmes ?

« Il y avait là sans doute, dit saint Grégoire de Nysse, de quoi toucher le Sauveur des hommes... Mais après tout, selon la pensée de saint Chrysostome, un autre objet le touchait encore bien plus sensiblement. La perte d'un lils, le deuil d'une mère, la mort d'un héritier, la désolation d'une veuve, ce n'étaient que des considérations humaines, trop faibles pour faire une grande impression sur le cœur d'un Dieu : mais ce qu'il ne put voir sans douleur, ce fut l'attachement excessif et tout naturel de cette mère à la personne de son iils ; ce fut l'infidélité de cette femme, qui envisageait la mort, non avec les yeux de la foi, mais par les yeux de la chair ; ce fut le malheur de ce jeune homme surpris par un accident imprévu, et mort sans préparation *. »

Commencé par cette interprétation de saint Ghrysos-

i. Carême, jeudi de la 4® semaine, sur la Préparation à la mort, exorde, t. III, p. 325, 326.

MORALE SÉVÈRE î\\

tome, le sermon sur la Préparation à la mort se termine par le commentaire du texte de saint Paul : Reliquum est ut quiutuntur hoc mundo tanguant non utantur (II, Cor., 7) ; et le discours tout entier se résume par cette phrase qui le conclut : « Mes frères, vivez comme si vous ne viviez pas. » Je sais que ces paroles, entendues comme elles doivent l'être, n'ont rien que de conforme à l'essence même de l'esprit chrétien. On retrouverait au fond la même pensée chez tous les Docteurs autorisés, chez saint François de Sales aussi bien que chez Bourdaloue. Mais si, à la bien prendre, la voie du salut n'est pas rétrécie, que sont devenues les fleurs dont l'aimable et pieux évêque de Genève se pli ait à la joncher? C'est toujours la même doctrine, E sous d'autres couleurs et avec une physionomie bien rente. La religion, chez saint François de Sales, ; à se montrer toute souriante et gracieuse; elle ne dé nait pas une chaste parure. Chez Bourdaloue, elle n'a nen de farouche, sans doute , ni de volontairement irrité; elle est toujours calme et sereine . Mais on la voit ra ent se départir de sa gravité inflexible; les douceurs nés qu'elle promet sont des douceurs austères, et souvent elle laisse apercevoir le cilice dont elle est revêtue. Bourdaloue est trop sage, trop pratique pour imposer à des hommes qui vivent dans le monde une dévotion ascétique : nous verrons quelle est à cet égard sa prudence et sa réserve. Mais on croit sentir çà et là que l'ascétisme ne lui répugne pas pour lui-même, et il ne peut empêcher que, derrière le prédicateur, on n'entrevoie par instants le religieux.

On a prétendu que Bourdaloue directeur avait plus d'indulgence, et qu'il tolérait dans ses pénitents bien des faiblesses qu'il condamnait du haut de la chaire. Ces méchants propos ne méritent pas qu'on s'y arrête. Sans doute il est possible que la calomnie, à laquelle aucun homme de grand renom ne peut tout à fait échapper, ait voulu envelopper le célèbre jésuite dans le reproche banal qu'on adressait à tous ceux de son ordre, celui d'être

trop facile dans la direction des âmes. Le secret du confessionnal permet les suppositions les plus gratuites et les plus hardies. Ici, cependant, l'invraisemblance du soupçon suffirait à le dissiper, et les contemporains, nous l'avons vu, ne paraissent pas s'y être laissé tromper. Mais nous sommes aujourd'hui mieux renseignés encore que les contemporains, puisque nous pouvons tous lire, à la fin des œuvres de notre prédicateur, Aes Instructions adressées par lui à quelques-unes des personnes qu'il dirigeait. Elles nous prouvent que, bien loin de mitiger les préceptes dans la direction, Bourdalouc y était au contraire plus exigeant ot plus rigide. En dépit de tous les bons mots, tenons pour certain qu'il donnait dans le confessionnal à moins l marché encore que dans la chaire. Car, d'où vient qu'il pousse plus loin sur le chemin de la perfection chrétienne les âmes qui l'ont choisi pour guide ? D'où vient qu'il leur impose une exactitude encore plus scrupuleuse, qu'il les assujettit à des prescriptions encore plus étroites? Par exemple, le prédicateur demande à ceux qui l'écoutent de I)enser continuellement à la mort; il voudrait qu'on se dit Il tout instant et sans cesse : «Peut-être ce jour sera-t-il le dei'nier de mes jours; peut-être après cette confession, peut-être après cette communion, peut-être après cette prédication, peut-être après cette conversation, peut-être après cette occupation , la mort tout h coup viendra-t-elle m'enlever du monde; » il souhaite « qu'on porte paiic cette idée , ot que partout on la conserve fortement imprimée dcins son souvenir. * » Il faudrait être en vérité bien difficile pour no pas trouver ce langage suffisamment austère. Le directeur pourtant ne s'en contente pas, et, dans une de ses Instructions^ il veut non pas seulement qu'on pense à la mort, mais qu'on la désire, qu'on l'appelle chaque jour de ses vœux, et qu'on s'en fasse « un point capital *• » Du liant de la chaire, Bourdaloue proscrit sans doute pour

1. Carême, lersonn. pour le mercredi des Cendres, sur la Pensée de lamorty 3^ partie, t. II, p. .'M.

2. Instrucfm} povr r Ontnve do r Aftsornptio?i fie l(t\Vierge. t. IX, p. 206.

ous et dans tous les temps les divertissements mauvais ou

gereux. Mais dans tous les temps, aussi il autorise les

récréations innocentes. Quand il envoie h une dame de qua-

ité une Instruction pour le temps du Carême^ il faut s'inter-

lire, lui dit-il, tout « ce qui s'appelle plaisir;... non-seu-

craent tous les divertissements profanes qui ne sont permis

»n nul autre temps, comme les spectacles, les comédies, les

ses; mais même les jeux innocents, les conversations

ndaines, les assemblées, les promenades ; » et si l'on est

orcé d'accorder quelque chose « ou à la santé, ou à une

lonnête relâche de l'esprit, » ces concessions doivent être

( accompagnées d'une secrète douleur de se voir réduit à

lécessité de prendre ces petits soulagements, et à Tim-

)u ice de faire une pénitence parfaite *. »

Ainsi, dans les sermons, dans les œuvres de direction, tout, le côté sévère du christianisme est mis constamnt en pleine lumière, et, sans préjudice de la contrepartie indulgente et consolante, que Bourdaloue ne néglige mllement, en tenant compte à l'avance de cette modéraion sage et orthodoxe dont nous verrons Bourdaloue lonner le modèle et prendre la défense, nous pouvons dire [u'àtout considérer, chez lui, c'est la sévérité qui domine. I importait de bien marquer ce caractère, non pas pour approcher Bourdaloue des jansénistes (c'est un voisinage ui ne serait guère de son goût), mais pour montrer tout u contraire comment l'éloquent jésuite n'a cessé de ^pondre aux attaques que les jansénistes dirigeaient jntre sa Compagnie.

La prédication sévère de Bourdaloue était en efTet une •futation continuelle et palpable des reproches de relâlement qui poursuivaient les jésuites. Elle enlevait aux >litaires de Port-Royal le droit de se dire les seuls garens de la pure morale chrétienne. Bourdaloue le savait

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