Panégyriques, l. XII, p
Cette foi en la miséricorde divine, cette vertu théologale de l'espérance, le jansénisme la détruisait. Retranché pour ainsi dire dans les parties les plus terribles et les plus obscures du dogme, il s'y croyait inexpugnable. On sait, par exemple, l'abus qu'il faisait des mystères de la prédestination et de la grâce, rétrécis et forcés par ses interprétations inhumaines : il n'y voulait voir que décrets arbitraires de la part de Dieu, et qu'incertitudes effroyables pour l'homme. Du sein même de ces redoutables mystères, Bourdaloue dégage pour les âmes des motifs d'espérer comme des sujets de craindre, et des encouragements non moins que des menaces. Il ne permet point ni a qu'on se prévale de la prédestination pour présumer trop de Dieu,» ni qu'on en soit « troublé jusqu'à désespérer des bontés de Dieu*. » Prêchant sur l'évangile de la Samaritaine* ^ il observe avec une sorte de curiosité minutieuse, dans cette conversion opérée par Dieu même, les procédés de- la grâce : il fait voir avec quelle douceur la grâce agit sur nos âmes; elle nous attend, clic prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner, elle est toujours la première à nous prévenir; ce qu'elle veut obtenir, elle nous le demande, le sollicite de notre bon vouloir, sans l'exiger avec empire ; elle s'accommode à nos inclinations, aux qualités, et parfois même aux travers qui nous sont propres; enfin elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. Tels sont les ménagements et les délicatesses du Sauveur des hommes envers la Samaritaine, et de la grâce envers nous. Ainsi doivent procéder h leur tour les dispensateurs de la grâce divine, les ministres de Jésus-Christ; car Bourdaloue ne laisse pas échapper Toccasion de leur proposer ce divin modèle, et, s'autorisant d'un exemple venu de si Haut, il
1. Carême, vendredi de la !»■« semaine, sttr la Prédestination^ t. II, p. 274.
2. Carême. Vendredi de la 3*" semaine, mr la GrâcCy t. III, p., 182.
COMMENT BOURDALOUE PRÊCHE SUR LA GRACE 23b
lur conseille la mansuétude qui attire les âmes, l'onction ui les touche, la charité tout à la fois aimable et ferme ui les gagne, les excite et les soutient.
« Cette instruction nous regarde tous ; mais nous en partiilier^ mes frères, nous, dis-je, que Dieu a spécialement ap- 2lés au ministère de la conversion et de la sanctification de^
es;... nous qui devons conformer notre conduite à celle de
grâce même... C'est par la douceur de notre zèle que nous ?vons toucher les pécheurs; autrement, nous n'y réussirons mais... C'est elle qui doit nous préparer les voies et nous
"e entrer dans les cœurs. Sans elle,... nous instruirons, nous ►nvaincrons, nous confondrons, nous épouvanterons, mais )us ne convertirons pas. Sans elle, nous troublerons les con-
Qces, nous désespérerons les faibles, nous révolterons les
ïiniâtres, mais nous ne les attirerons jamais à Dieu... Je ne
pas, mes frères, que nous devions flatter les pécheurs par
lâches complaisances : vous n'ignorez pas combien j'ai ce miment en horreur. Je ne dis pas que nous ne devons point }liger les pécheurs à tout ce que l'Évangile a de plus austère, IX rigueurs de la pénitence, au crucifiement de la chair, à la tification de l'esprit : malheur à moi si j'en rabattais un !U1 point ! Mais je dis qu'à cette sévérité, qui pourrait, seule, oigner les pécheurs, il faut joindre cette douceur qui les ramène, î dis qu'il faut proportionner cette sévérité aux dispositions îs sujets, comme la grâce elle-même s'y accommode; et non is l'appliquer sans discernement et sans prudence, aux uns op, aux autres trop peu; à ceux-ci hors de leur état, à ceux-
par-dessus leurs forces... Je ne dis pas, encore une fois, qu'il e faille jamais user de sévérité dans la conduite des âmes ; lais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité ni se fasse aimer, une sévérité qui rende le joug de Dieu sup- 9rtable, et non point une sévérité pharisaïque, une sévérité ins onction, une sévérité impérieuse, une sévérité sèche et ^butante, une sévérité qui ne pourrait convenir qu'à des wrlaves, mais qui ne convient nullement aux enfants de Dieu *.»
Voilà les leçons pratiques, pleines de sagesse et de pru-
1. Carême. Vendredi de la 3^ semaine, sur la Grâce, p. 201,202.
dence, que Bourdaloue tirait, pour les prêtres et pour les directeurs spirituels, de cette doctrine de la grâce, si. effrayante dans les écrits des Jansénius et des Arnauld.
Parmi les sujets traditionnels et en quelque sorte classiques de la chaire chrétienne, il n'en est pas de plus propre h faire naître les terreurs religieuses que le Petit nombre des élus. Cette matière n'a pas été traitée expressément par Bourdaloue; mais, ce qui est pour nous plus précieux, il nous apprend comment elle devrait l'être. C'est un curieux passage des Pensées % qu'il est instructif de rapprocher du sermon si connu de Massillon. Nous ne parlons pas ici de l'éloquence : elle n'a pas été surfaite dans le 8e^ mon sur le Petit nombre des élus. Massillgn s'y est élevé très-haut, et peut-être au-dessus de lui-même. Rien n'est plus justement célèbre que cette fameuse péroraison où l'orateur, partageant l'épouvante qu'il inspire, se représente « Jésus-Christ paraissant dans le temple... pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis. » Il faut admirer dans tout ce morceau une heureuse et puissante conception oratoire, une mise en scène saisissante et dramatique, une conduite savante et progressivement ménagée, qui augmente de moment en moment l'intensité de l'impression, enfin un grand art, sensible d'ailleurs dans tout le discours, de reprendre et de varier le même thème pour en tirer tous les effets qu'il comporte. Mais, si ce sermon est rangé à bon droit parmi les chefs-d'œuvre de l'éloquence française, doit-il être proposé comme un modèle de doctrine ? Bourdaloue sans doute en eût jugé autrement. Non pas que, suivant lui, les élus soient plus nombreux. Il n'irait point, comme le fît un jour dans une de ses plus célèbres conférences le plus éloquent prédicateur de notre siècle *, atténuer le sens littéral de la parole évangélique : Pauci vero électif et, rapprochant ces mots du contexte, confrontant les divers passages où ils se trou-