‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 142 sur 341 · PETIT NOMBRE DES ELUS · texte numérisé non relu

PETIT NOMBRE DES ELUS

vent reproduits, les diverses circonstances qui les motivent, conclure au « grand nombre des élus. » Aux yeux de Bourdaloue, l'Évangile est formel, et il n'y a rien « que le Sauveur du monde, dans ses divines instructions, nous ait déclaré plus authentiquement, nous ait répété plus souvent, nous ait.... plus clairement fait entendre. Sommes-nous mieux instruits que lui de ce qu'il convient ou ne convient pas d'annoncer aux fidèles? Prêchons l'Évangile, et prêchons-le sans en rien retrancher ni en rien adoucir; prêchotfs-le dans toute son étendue, dans toute sa pureté, dans toute sa sévérité, dans toute sa force, n Mais, dit-on, on risque d'effrayer les âmes, de troubler les consciences. Bourdaloue ne recule pas devant cette conséquence. Ce sera un trouble salutaire, à la condition qu'on prêche cette vérité comme il convient, qu'on ne fasse pas dégénérer le trouble en découragement et la crainte en désespoir. « Pour ne pas donner dans ces extrémités, » il y a des ménagements à garder, des précautions à prendre. Bourdaloue ne ferait pas un discours sur le petit nombre des élus sans « poser avant toutes choses les principes saivants : que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus;... que non-seulement nous 3< tes tous en droit, mais dans une obligation indispen-

>le de l'espérer;... qu'il n'y a point même de pécheur qui ne doive conserver cette espérance, qui ne commette un nouveau péché quand il vient à perdre cette espérance, qui ne se rende coupable du péché le plus énorme, ou plutôt qui ne mette le comble à tous ses péchés, quand il renonce tout à fait à cette espérance, et qu'il l'abandonne. » — a Ces principes supposés comme autant de maximes incontestables, )) Bourdaloue donnerait la raison du petit nombre des élus, « savoir qu'il y en a peu et fort peu qui marchent dans la voie du salut, et qui veuillent y marcher. Je ne dis pas, ajoute-t-il encore, qu'il y en a peu qui puis-

it y marcher; car une autre vérité fondamentale que l'établirais, c'est que nous le pouvons tous avec la grâce divine, qui ne nous est point pour cela refusée ; que tous.

dis-je, nous pouvons, chacun dans notre état, accomplir ce qui nous est prescrit de la part de Dieu pour mériter la couronne et pour assurer notre salut. »

On voit avec quelle prudence Bourdaloue eût affermi tous ses pas pour ne point glisser dans les exagérations où la pente naturelle de son sujet pouvait l'entraîner. Ces sages précautions, je les cherche en vain dans Massillon. Je n'en trouve pas d'autre que ce passage de l'exorde où Massillon feint d'écarter de son discours tels et tels exemples terribles que l'Écriture pourrait lui fournir, mais, en se défendant de les rapporter, les énumère en effet, et prouve bien que la prétention est, de toutes les figures de rhétorique, la plus mensongère. Si Ton poursuit Texamen du sermon, on voit que Massillon se porte tout d'un côté, sans restriction, sans tempérament aucun; qu'il est outré dans le tableau des désordres de la société, outré, comme TertuUien qu'il cite, dans la peinture de la vraie pénitence et dans les conditions souvent impraticables qu'il impose, outré dans l'opposition qu'il établit entre les principes de la religion et les maximes du monde, au point de donner à croire qu'on ne peut se sauyer sans rompre tout commerce avec ses semblables : « La règle générale, ditil, est de se perdre ; une âme fidèle au milieu du monde est toujours une singularité qui tient du prodige. » A son insu, Massillon se laisse séduire et dominer par la préoccupation oratoire : il envisage son sujet, non plus seulement comme une vérité qu'il faut présenter aux âmes dans son exactitude absolue et dans sa juste mesure, mais comme un motif oratoire, qui prête à des tableaux sombres et terribles; et plus il assombrira les couleurs, plus il inspirera d'effroi, mieux il croira prêcher. Bourdaloue, théologien exact et calme, directeur éclairé et prudent, bien moins préoccupé des effets d'éloquence qu'il produit, que de la doctrine qu'il enseigne et des résultats moraux qu'il obtient, accepte le sens rigoureux des textes évangéÛques, nuds éclaire la lettre par l'esprit, et s'applique surtout à ne point donner du christianisme une idée exclusive ou forcée*

Page 1