‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 143 sur 341 · DANGERS D'UNE SÉVÉRITÉ EXCESSIVE · texte numérisé non relu

DANGERS D'UNE SÉVÉRITÉ EXCESSIVE

La sévérité, plus apparente chez Bourdaloue, ne doit onc pas nous donner le change sur les véritables carac- 3res de sa morale, et nous serions aussi injustes qu'incomlets si, après avoir fait voir cet esprit de sévérité, nous 'insistions également sur l'esprit de mesure que Bourda- )ue sait y joindre. Cette union, volontairement poursuivie t maintenue, constitue, pour ainsi dire, la principale oriinalité doctrinale de sa prédication. Il aime à montrer ue, s'il tient de la main droite le glaive qui fait à l'âme écheresse de salutaires blessures, il tient de l'autre le aume divin qui les guérit. Il évoque devant son auditoire, insi qu'il nous l'a dit lui-même, la justice et la misériorde, la justice un peu en avant, sans doute, et comme ans une plus vive lumière , mais toutes deux pourtant se onnant la main, et il ne croirait pas accomplir sa tâche }ut entière, s'il ne réalisait dans son enseignement reliieux la parole du psalmiste : Misericordia et veritas obviaerunt siài; justitia et pax osculatœ sunt,

Bourdaloue avait en effet trop de pénétration , et trop 'expérience des âmes, pour ne point apercevoir les daners d'une sévérité sans mesure. Ne parlons pas des vrais dèles, de ceux qui non-seulement croient, mais s'appliuent à mettre la pratique d'accord avec la croyance. Sans oute à ceux-là mêmes il est profitable qu'on leur rappelle uelquefois les vérités terribles du christianisme, pour les lettre en garde contre une fausse sécurité qui pourrait is endormir et les perdre. Mais ce serait les exposer tous un trouble inutile, et peut-être nuire à beaucoup, que e leur montrer sans cesse le visage irrité d'un Dieu veneur prêt à les frapper. Combien d'âmes dans le christiaisme, à la fois douces et inquiètes, tendres et timorées, ui, dans l'intérêt même de leur perfection spirituelle, 'ont besoin que d'encouragement, de confiance et de aix ! Ces âmes délicates, les meilleures peut-être et les plus

voisines de la sainteté, est-il sage de les rudoyer ? Que vont-elles devenir si par les rigueurs et les menaces on effarouche leur piété craintive, et on comprime les effusions qui les consolaient? Ne doit-on pas craindre de les jeter dans des scrupules sans trêve, dans un tremblement pins maladif que salutaire, qui refroidira leur ferveur, paralysera leurs bons desseins, et brisera les ressorts déjà trop faibles de leur activité ?

Mais au-dessous de l'élite des chrétiens exacts et pieux, il faut ranger la foule des faibles, des tièdes, des chancelants, des inconséquents, gens de bonne foi, et presque de bonne volonté, mais distraits par le monde, préoccupés par l'intérêt, entraînés par la passion, dominés par les mille soins de la vie, faciles h éloigner, timides quand ils reviennent, sans énergie pour l'accomplissement du bien, sans résistance contre les séductions du mal. Ils sont le grand nombre dans le peuple chrétien, surtout au sein d'une société dont les traditions et les habitudes sont restées religieuses C'est h toutes ces âmes, indécises entre la voie du salut et celle de la perdition, que le prédicateur doit principalement songer. Qu'il s'efforce d'éveiller en elles cette crainte du Seigneur qui est le commencement •de la sagesse ; qu'il leur rappelle sans -faiblesse les obligations étroites qu'elles ne peuvent méconnaître sans s'exposer à une perte irrémédiable; qu'enfin, pour combattre leur dissipation ou secouer leur torpeur, il leur répète tous les anathèmes, toutes les menaces irritées dont Dieu luimême a rempli les saints livres : cette sévérité constitue une partie de sa mission, dont Bourdaloue, nous le savons, ne s'acquitte pas mal. Mais exagérer cette sévérité et la porter au delà des bornes, c'est rendre le remède dangereux par l'abus qu'on en fait, et aggraver le mal sous ombre de le guérir. Car, si L'on donne dans cet excès, la vertu placée trop haut cesse de paraître praticable à la plupart des hommes, et devient inaccessible à leur faiblesse ; la voie du salut, déjà étroite, se rétrécit encore : les difficultés et les obstacles, au lieu de s'aplanir, se hérissent à cha-

Page 1