‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 144 sur 341 · DANGERS D'UNE SÉVÉRITÉ EXCESSIVE · texte numérisé non relu

DANGERS D'UNE SÉVÉRITÉ EXCESSIVE

que pas. On multiplie sans discernement et le nombre des devoirs et le nombre des péchés : des actions indifférentes deviennent coupables ; de légères défaillances sont comptées comme des crimes. N'expose-t-on pas, « par l'indiscrète sévérité de ces maximes, tout le monde à tomber dans le désespoir*? » Les pécheurs même les moins endurcis, et les plus disposés à se laisser convertir, que conclurontils ? « Rien autre chose, selon Bourdaloue, que de se décourager, de s'attrister, de s'abandonner à de secrets désespoirs, de regarder la pénitence comme impraticable, de dire sans cesse, comme l'Israélite prévaricateur : Quis nostrum valet ad cœlum ascendere ? [Deuter. 30) Et quel est l'homme sur la terre qui puisse espérer de parvenir là et de s'y maintenir 2?... On eût gagné cette âme en la traitant avec plus de circonspection et de modération; on l'eût consolée, on l'eût encouragée, on lui eût inspiré de la confiance, au lieu qu'on l'a désolée et désespérée ^. »

Ainsi l'on ne réussira qu'à effaroucher les chrétiens douteux ou incomplets et à les rejeter loin de Dieu, en s'obstinant à leur prêcher un christianisme étroit et violent. Et s'il faut montrer par un exemple que Bourdaloue voyait juste, n'est-ce pas sous ces couleurs trop sombres qu'un célèbre poëte contemporain envisage la religion, lorsque, tourmenté du besoin de croire, il s'arrête un instant au seuil du sanctuaire, puis recule et se détourne sans y entier, comme si les exigences du Dieu qu'on y adore épouvantaient sa faiblesse et révoltaient sa raison.

Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable

Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas;

Me voilà seul, errant, fragile et .misérable,

Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas.

Il m'observe, il me suit. Si mon cœur bat trop vite,

J'offense sa grandeur et sa divinité.

Un gouffre est sous mes pas; si je m'y précipite,

1 . Carême, lundi de la 5® semaine, sur V amour de Dieu^ t. IV, p. 34.

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