‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 148 sur 341 · FRÉQUENTE COMMUNION · texte numérisé non relu

FRÉQUENTE COMMUNION

mieux entendre condamner tout le monde que d'entendre condamner seulement les pécheurs à qui nous ressemblons. Si Ton fait du ciel « un désert, » selon l'expression du poëte, on rend moins mortifiante à nos yeux la perspective de n'y point entrer.

Ainsi, selon Bourdaloue, l'excès de sévérité tourne au profit de l'irréligion, soit en décourageant la faiblesse, soit en fournissant des prétextes au mauvais vouloir. Transporté dans l'administration des sacrements, ce rigorisme pouvait gêner, arrêter les âmes sur le chemin de la sanctification, parfois même les refroidir et les paralyser. On sait en effet avec quelle parcimonie Arnauld et les siens autorisaient la fréquentation de la Table sainte. C'était, aux yeux de Bourdaloue, frapper la vie chrétienne au cœur. Aussi revient-il plus d'une fois sur ce sujet capital. Il ne se dissimule pas qu'on admet quelquefois les pécheurs au sacrement de Tautel avec une coupable facilité; il sait qu'il est funeste « de leur parler seulement de la nécessité de communier sans jamais leui* faire craindre le danger d'une communion indigne,... et de les inviter toujoure par ces paroles consolantes : Qui manducat hune panera vivet in aeternum. » Mais il ne veut pas non plus « qu'on borne son zèle à intimider les pécheurs pour les éloigner des saints mystères... et à leur répéter mille fois cette parole terrible : Qui manducat indigne judicium sibi manducat et bibit *. » Il s'applique dans un de ses discours à exciter chez les uns le désir, à combattre chez les autres le dégoût de la communion, et faisant une allusion peu voilée au fameux traité d'Arnauld :

« Voici, dit-il, l'abus de notre siècle ; qu'il me soit permis de m'en expliquer aujourd'hui et de le déplorer en votre présence. Au lieu de nourrir dans les âmes ce désir de la communion, au lieu de le rallumer continuellement parmi les fidèles et de le redoubler, on le ralentit, on le refroidit, et l'on vient ]>eu à peu à l'amortir tout îï fait et à l'anéantir. Comment? En ne repré-

1. Carême, i*»" jeudi, sur la Communion^ l»"» partie, t. lî, p. 77.

sentant jamais la communion au peuple chrétien que sous des idées et des images effrayantes ; en ne lui retraçant dans l'esprit et ne lui mettant devant les yeux que l'excellence du sacrement, que l'indignité de l'homme, que le danger d'une mauYaise communion et les suites malheureuses qu'elle traîne après soi; en exagérant les dispositions requises pour communier dignement, et les proposant dans un degré de perfection où il est d'une extrême difficulté et presque impossible d'atteindre. Car n'est-ce pas là que tendent ces maximes outrées d'une morale prétendue sévère? Maximes que l'on débite dans les entretiens particuliers, que l'on fait entrer dans les discours publics, dont on compose d'amples volumes, et que l'on appuie de citations sans nombre et souvent sans fidélité... Cependant, qu'arrive-t-il de là? c'est que la plupart, si je puis rapporter ici cet exemple, raisonnent à l'égard de la communion comme les disciples de Jésus-Christ raisonnèrent à l'égard de l'état du mariage, lorsque ce divin maître leur en marqua les engagements. S'il en est de la sorte, lui dirent-ils, il vaut donc mieux demeurer libres et ne se point liera de telles conditions : Si ita est^ non ea^pedit nubere (Matth. 19). Voilà justement ce qu'on dit : Puisqu'il y a tant à craindre en communiant,, il est donc plus à propos de s'abstenir de la communion, et de n'en avoir pas un usage si fréquent. Puisque la communion demande des dispositions si relevées et si parfaites, quand serai-je parvenu là? et le plus sûr pour moi, n'est-ce pas de rendre mes communions plus rares, et d'attendre le temps que je m'y croirai assez préparé? On le dit et on le fait *. »

Car Bourdaloue en voit « tous les jours des exemples, » et Ta «cent fois déploré : » il ne manque pas d'âmes tièdes qui se prévalent des maximes d'Arnauld pour « s'excommunier elles-mêmes ^, » et, ici encore, les sévérités du jansénisme sont complices du défaut de zèle.

Les jansénistes n'étaient pas seulement outrés dans leur doctrine ; ils étaient exclusifs. Bourdaloue, commentant la parabole du Pharisien et du Publicain ', a décrit

1. Dominicales, 23o diin. ap. la Pentecôte, sur le Désir et le dégoût fie In communion, l^o partie, t. VIT, p. 314-315.

2. Essni (TOctnve du Snint-Sncremcnt, 5» jour, t. XV, p. 389-390.

3. Pensées, de t Humilité et de Vorgueil, t. XIV. p. 367 sqq.

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