ESPRIT EXCLUSIF DES JANSÉNISTES
d'une manière piquante ce caractère exclusif, et ses deux traits principaux, l'esprit de singularité et l'esprit de censure. Le Pharisien dit : « Je ne suis point comme le reste des hommes, » et il condamne en même temps le reste des hommes, « lesquels sont voleurs, injustes, adultères. » On peut être assuré qu'ici le pharisien, ce sont les jansénistes. Ceux-ci en effet exigeaient non-seulement une perfection inaccessible, mais un genre particulier de perfection. Pour leur plaire, il fallait n'être pas « comme le reste des hommes, » rompre avec le monde, abandonner les fonctions ou le rang qu'on y occupait, prendre place dans le petit bataillon sacré, se faire solitaire^ ou tout au moins se soumettre entièrement à ceux qui l'étaient, et se ranger sous leur conduite. Autrement, tentations diaboliques, damnation, enfer ; l'âme n'avait rien à espérer. Hors de notre Église à nous, point de salut : c'est la devise de tous les sectaires. Qu'importe la multitude des autres qu'on proscrit indistinctement ! Il faut bien séparer le bon grain de l'ivraie. Les sectes, en religion, séparent le bon grain, comme les partis, en politique, n'admettent que lesjowrs ; le langage diffère, mais c'est le même esprit et le même travers.
t L'expérience nous apprend, dit Bourdaloue, combien il y a eu dans TÉglise de Jésus-Christ, et combien encore il y a de ces prétendus saints, qui volontiers, ou sans beaucoup de peine, damnent presque tout le monde. Prévenus à leur avantage et préoccupés de leurs maximes, ils se persuadent avoir seuls la science du salut et être seuls instruits des voies de Dieu. Ne se pas joindre à eux, et ne se pas conduire par eux, c'est, selon leur sens, se pervertir, s'égarer, se perdre. Et parce que le nombre de ceux qui les suivent n'est pas tel après tout qu'ils voudraient, et que c'est le plus petit, en comparaison du reste des fidèles, voilà pourquoi ils s'élèvent avec tant de chaleur et tant de hauteur, ne prononçant que des anathèmes, lançant partout des malédictions, ne cessant point de déplorer l'affreux relâchement des mœurs, s'imaginant voir dans tous les états du christianisme une décadence entière, l'attribuant à des guides aveugles qui mènent d'autres aveugles, se regardant avec une pieuse complaisance, eux et leurs élus, comme d'heureux re-
jetons que la contagion a épargnés dans le champ du père de famille, bénissant Dieu de les avoir ainsi sauvés du naufrage et garantis de la corruption universelle. Il est certain que le monde est bien corrompu, et sur ce point leurs déclamations ne sont pas tout à fait mal fondées. Mais avec un peu plus de charité et moins d'orgueil, ils ne pousseraient pas si loin leur censure, ils ne donneraient pas des arrêts si vagues et si étendus, ils ne concluraient pas si vite pour la perte de quiconque ne prend pas leurs leçons et n'entre pas dans leurs intérêts ;... ils feraient justice à la piété partout où elle se trouve, et ils ne se figureraient pas, comme le pharisien, qu'elle ne se trouve que chez eux, ou qu'elle ne peut être agréable à Dieu, quelque part qu'elle se rencontre, si elle n'est marquée de leur sceau : car c'est ainsi que l'orgueil ou s'arroge tout, ou réprouve tout *. »
Rien n'est plus contraire au bon sens large et éclairé de Bourdaloue que cet esprit pharisaïque de singularité et d'exclusion. Il n'admet ni que certaines âmes soient, par une prédestination arbitraire et fatale, condamnées à se perdre, ni que certaines conditions soient nécessairement opposées au salut. Il combat avec une égale force l'une et l'autre de ces doctrines jansénistes, dont il a, mieux que tout autre, compris et montré les périls. C'est un point de morale capital chez lui, que tous les hommes peuvent se sauver, quel que soit leur état de vie. Plusieurs chapitres substantiels de ses Pensées ont pour objet d'établir solidement cette vérité, et sa prédication la met sans cesse en lumière. L'exemple des saints lui en fournit une preuve manifeste, qu'il ne néglige jamais d'invoquer. Il y revient et s'y arrête dans tous les sermons qu'il a prononcés pour la Toussaint ; c'est même le sujet exprès d'un de ces discours dans son ensemble ^. Oui, les saints, selon Bourdaloue,
1. Pensées. De C Humilité et de V orgueil, t. XIV, p. 367 sqq.
2. C'est le sermon pour la Fête de tous lei Saints^ qui se trouve dans le recueil des Mystères, En voici la division : « Les Saints ont su faire ralliance de leur coudition et de leur religion ; c'est par où ils ont commencé, et ce sera le sujet de la première partie. Le» saints ont su mettre en œuvre leur religion pour corriger les dé-