Instruction sur le choix d'un état de vie, t. IX, p
3. Première exhortation sur la Charité envers lespauvres, 3« partie, t. VIII. p. IG.
VRAIS CARACTÈRES DE LA LOI CHRÉTIENNE 2o3
Il se plaît à proclamer qu'il y a des vertus dans le monde, et quelquefois plus que chez les religieux.
« Sans parler des vertus politiques et civiles,... combien y a-t-il de chrétiens dans le monde plus mortifiés, plus humbles, plus charitables qu'une infinité de religieux M »
Enfin Bourdaloue veut qu'on puisse dire de sa prédication ce qu'il dit lui-même de la loi chrétienne. Citons encore cette page, si précise à la fois et si mesurée, qui résume toute la doctrine morale de notre prédicateur, et où il nous fournit les termes du jugement qu'on en doit porter :
« Étudions bien cette loi, et plus nous l'approfondirons, plus elle nous paraîtra sage ; soit qu'elle contredise nos plaisirs, soit qu'elle nous accorde certains divertissements honnêtes et modérés; soit qu'elle condamne nos entreprises, soit qu'elle nous permette certains soins convenables et souvent même nécessaires; soit qu'elle réprime notre ambition, soit qu'elle nous laisse la liberté de penser à nos besoins et de pourvoir par des voies légitimes à notre établissement ; soit qu'elle réprouve notre luxe, soit qu'elle approuve une bienséance modeste et chrétienne : partout nous découvrirons le même caractère de sagesse. Elle est donc parfaite, mais d'une perfection qui gagne le cœur en persuadant l'esprit; elle est parfaite, mais d'une perfection qui s'accommode à tous les états et à toutes les conditions des hommes ; elle est parfaite, mais d'une perfection qui, bien loin de causer du trouble, règle tout, corrige tout, maintient tout dans l'ordre; elle est parfaite, mais de ce genre de perfection dont parle saint Ambroise, qui inspire une humilité sans bassesse, une générosité sans orgueil, une modestie sans contrainte, une liberté sans épanchement, retenant comme dans un juste équilibre tous les mouvements et toutes les affections de l'âme ; enfin elle est parfaite, mais toujours dans l'étendue de ces deux termes, discrétion et vérité.
« J'ajoute que, par une disposition d'ailleurs toute divine, comme elle n'a rien d'outré dans sa perfection, elle n'a rien
1. Retraite spirituelle, 1»^ jour, 3' méditation, t. XVI, p. 22.
aussi de lâche dans sa modération... Quelque eifort qa*aieiit fait les hérésiarques pour la décrier sur cela, elle s'en est hautement défendue et en a même tiré sa gloire. En vain TertuUien lui a-t-il reproché son indulgence dans le pardon des péchés ; en vain a-t-il déclamé contre les catholiqnes et les a-t-il appelés charnels ; en vain a-t-il représenté TÉglise de son temps comme un champ ouvert à toute sorte de licence ; de campo latissimœ disciplinœ (Tertull.) : ses invectives n*ont servi qu'à marquer l'aigreur et l'amertume de son zèle, et n'ont fait impression que sur quelques esprits faibles. Il est vrai que la loi chrétienne ne désespère pas les pécheurs : mais, sans les désespérer, elle leur inspire une crainte bien plus salutaire que le désespoir ; et, sans leur ôter la confiance, elle sait bien rabattre leur présomption. Il est vrai qu'en toutes choses elle ne conclut pas à la damnation ; mais, sans j conclure absolument, elle ne manque pas, sur mille sujets, d'en proposer le danger, d'une manière à saisir de frayeur les saints mêmes. Il est vrai que, dans l'ordre des péchés, elle ne condamne pas tout comme mortel ; mais à quiconque connaît Dieu, à quiconque veut efficacement son salut, elle donne une grande horreur de tout péché, même du véniel. Il est vrai qu'elle distingue les préceptes des conseils; mais elle déclare en même temps que le mépris des conseils dispose à la transgression des préceptes, et que l'un est une suite presque infaillible de l'autre *. »
Nous voici, par la seconde partie de cette citation, revenus aux jansénistes. Il est facile de les reconnaître dans ces « hérésiarques » qui déclament contre la prétendue corruption de l'Église, et l'on n'altérerait point la pensée de Bourdaloue, si, au nom de TertuUien, on substituait celui de Jansénius ou de Sflint-Cyran. N'est-ce point d'ailleurs aux jansénistes que s'adressent, d'une manière plus ou moins directe, tous les passages qu'on vient de lire? N'estce point contre leurs tendances que Bourdaloue réagit sans cesse, quand il repousse toutes les restrictions imposées par eux à la miséricorde divine, et que, ne s'écar-
1. Carême, dimanche de la 2« semaine, sur In Sagesse et la douceur de la loi chrétienne^ l^o partie, t. II, p. 319-321.
ESPRIT DE MÉDISANCE DES JANSÉNISTES 2ô5
tant jamais de la voie commune, il conseille aux âmes d'éviter ces sentiers écartés et pleins d'épines où oa voudrait les engager?
Ennemi de la sérériÉé excessive des jansénistes et de leur esprit de singularité, Bourdaloue leur reproche avec une égale force l'esprit de censure et de médisance.
« La charité ne s'emporte point. Elle peut reprendre, elle peut corriger, elle peut, selon les besoins, s'expliquer avec force et avec fermeté ; mais tout cela se fait ou se doit faire sans violence et sans emportement... La charité, lors même qu'elle est obligée de se montrer plus sévère et d'user de rigueur, ne perd jamais une certaine onction qui tempère toutes choses et qui en est comme l'assaisonnement *. »
Celui qui écrivait cette belle et chrétienne pensée appartenait à un ordre que les jansénistes ne cessaient d'attaquer et de poursuivre, non-seulement avec l'âpreto propre à l'esprit de secte, mais avec l'acharnement de la haine. Ne nous étonnons donc point que Bourdaloue, toutes les fois que l'occasion s'en présente, riposte avec vivacité, dénonce du haut de la chaire ce système d'invectives et de calomnies, et demande sans détour à ceux qui le mettent en pratique par quel secret ils accordent une conduite si contraire à la loi de charité chrétienne avec l'étroite sévérité dont ils se piquent.
0 On est sévère, mais en même temps on porte dans le fond de l'âme une aigreur que rien ne peut adoucir; on y conserve un poison mortel, des haineç implacables, des inimitiés dont on ne revient jamais ; on est sévère, mais en même temps on entretient des partis contre ceux qu'on ne se croit pas favorables, on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passe rien, et tout ce qui vient de leur part, on le rend odieux par les plus fausses interprétations... La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particulier; mais, par un secret que l'Évangile ne nous a point appris,