CE QU'IL FAUT PENSER DES JANSÉNISTES
d'une science claire et raisonnée autant que solide, et qui furent dans leur temps de grandes nouveautés. Il faudrait surtout mettre en lumière les mâles vertus qu'on ne peut refuser aux solitaires de Port-Royal, ce régime assidu de travail et d'étude, cette énergie d'intelligence et de cœur, enfin cette faculté qui fut peut-être leur originalité principale, et que j'appellerai le sens du sérieux et de la gravité en toute chose. Les hommes de Port-Royal appartiennent par leur physionomie morale plus encore que par leur âge à cette première moitié du dix- septième siècle qui conserve quelque chose de la vigueur du seizième, et où les âmes semblent d'une trempe plus forte. Ce sont vraiment des caractères, les dignes contemporains du grand Corneille. La constance qu'ils opposèrent aux persécutions, entachée sans doute d'un entêtement orgueilleux, et mêlée de bien des misères, a pourtant sa grandeur, et, quelque irritantes que nous paraissent leurs subtilités et leurs subterfuges pour éluder les censures ecclésiastiques, leur attitude en face des violences royales nous inspire un respect sympathique. Louis XIV, qui n'aimait ni les esprits fiers ni les volontés inflexibles, et qui vit toujours dans les jansénistes un parti de frondeurs religieux, alliés naturels des frondeurs politiques, avait pour eux une sorte de répulsion instinctive et exagérée. Saint-Simon nous en rapporte plus d'un trait plaisant. Un athée, par exemple, faisait au roi bien moins d'horreur qu'un janséniste. Cette crainte perpétuelle et quelquefois risible qu'inspiraient les jansénistes à Louis XIV les a servis auprès de la postérité. Leur indépendance, qui eût mérité d'être mise au service d'une cause meilleure, et qui se montra peut-être trop opiniâtre, semble d'autant plus méritoire qu'elle était plus rare dans un temps où l'on disputait de flatteries et de complaisances pour obtenir les faveurs du maître. A côté de cette société prosternée presque tout entière au pied du trône majestueux de Louis XIV, c'est presque un soulagement pour nous d'apercevoir à l'écart, dans un coin du tableau, ce Port-Royal, menacé par le marteau des démo-
tisseurs, et qui nous apparaît comme une grande école de courage et de virilité.
Ainsi, sans contester aucunement, sans justifier surtout les erreurs des jansénistes et leurs torts, on leur accorde volontiers des circonstances atténuantes. Mais ne soyonB pas à notre tour trop sévères pour Bourdaloue, et, afin d'expliquer la rigueur de ses jugements, ne soupçonnons ni sa bonne foi, ni même son équité : souyenons-nous seulement des Provinciales, Je ne veux point chercher ici ce qu'il peut y avoir de fondé dans les reproches que Pascal, et tous les jansénistes avec lui, ont adressés aux jésuites; je n'examine pas s'il est vrai, comme on Ta dit, que Pascal, ayant tort dans les détails, a raison dans le fond : ce serait rentrer dans un débat suranné, que personne aujourd'hui n'a d'intérêt à rouvrir, et qui n'est ni de mon sujet ni de mon goût. Mais ce qu'il faut dire, à la décharge de Bourdaloue, et sous peine d'être injuste envers lui, c'est que la nature des attaques que Pascal et ses amis dirigeaient contre la Société, le 'choix des armes dontils se servaient dans lalutte, autorisaient toutes les sévérités et toutes les défiances du prédicateur jésuite.
Il est un passage, parmi tant d'autres, où fiourdaloue fait une réponse pleine de précision aux Provinciaki^ et résume en quelques lignes tout ce qui indignait son ftme dans les attaques des jansénistes contre son ordre. Ce qu'il leur reproche avant tout, c'est le parti pris, la prévention tenace et haineuse. Il faut reconnaître que la lutte entamée et poursuivie avec tant d'acharnement par les jansénistes porta bien ce caractère. Les jésuites, à leurs yeux, c'était le grand fléau de l'Église, le haïssable et redoutable ennemi contre lequel tout moyen est bon et toute guerre est sainte.
« Il faut humilier ces gens-là, dit-on, tît il est du bien de l'Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. (^ar cela s'établit comme un principe : là-dessus on se fait une conscience, et il n'y a rien que Ton ne se croie permis par un si beau motif. »