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MORALE DÉTAILLÉE ET MINUTIEUSE

dommage dont il est l'auteur? Où voit-on des juges, touchés d'un remords salutaire, rendre à des parties lésées ce qu'ils leur ont enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi? Où voit-on des ecclésiastiques restituer les bénéfices qu'ils possèdent sans en accomplir la charge? Avec cette seule figure, j'aurais de quoi convaincre et de quoi confondre tous les états 5ui composent le monde chrétien *. »

Ainsi Bourdaloue multiplie les exemples pour multiplier les applications particulières des vérités universelles qu'il enseigne. Il voudrait, si cela était possible, « convaincre et confondre tous les états, » sinon tous les individus.

Et de même qu'il considère la société dans le plus grand détail possible, de même, en directeur prévoyant et expérimenté, il voudrait déterminer et combattre tous les désordres particuliers qui, sur chaque matière, se peuvent commettre. Il faut voir, dans ce même sermon sur la Restitution, avec quelle précision il indique, en les appelant par leur nom, tous les artifices inventés par la cupidité :

« C'est elle qui a enseigné aux hommes l'art de pallier les usures ; c'est elle qui leur a révélé le mystère des confidences et des simonies ; c'est elle qui leur a suggéré l'usage commode des antidotes et des faux contrats; c'est elle qui leur a fait une science des chicanes les plus honteuses et de toutes les supercheries... N'est-ce pas cet amour déréglé des biens temporels qui nous a appris ce secret, maintenant si connu, de trafiquer et de vendre jusque dans le sanctuaire, de faire négoce du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Église, de les exposer comme à l'enchère sous ombre de permutations, d'en tirer des tributs et des pensions sans aucun titre, même apparent, d'en compter les revenus parmi les choses dont on se croit maître, d'en rechercher la pluralité, et de les multiplier autant ju'il est possible?... Saurait-on tant de stratagèmes, et userait-on de tant de détours, de tant de surprises et de tant de fourberies ?n matière de procès, si l'on n'était possédé de ce démon? Et

1. Dominicales. 22« dimanche ap. la Pentecôte, t. VII, p. 287.

tant de contrats simulés qui se font tous les jours an mépris des lois divines et humaines, les uns pour frustrer de ses droits un seigneur, les autres pour exclure un créancier, ceux-ci au préjudice d'un pupille, ceux-là contre l'intérêt du prince et do peuple, ne sont-ce pas autant d'inventions de cette concupiscence?... Ce qui me surprend et ce que j'ai cent fois déplore, c'est de voir des gens livrés , comme dit saint Paul, à la corruption de leurs désirs, outre ces occasions générales d'attenter sur le bien du prochain, en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur, et former mille intrigues pour y parvenir. Vous savez, chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Voilà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime; celle où il y a plus d'affaires, c'est-à-dire celle où U y a plus de péril de se damner *... »

On le voit, l'esprit pratique conduit ici Bourdaloue jusqu'à l'énuinération minutieuse et technique. Cette grande expérience des choses delà vie, ce soin de prêcher la loi de Dieu comme la règle immédiatement applicable aux actions de tous et de chacun, ces* qualités pratiques, jointes à une orthodoxie parfaitement exacte, à une âévérité qui ne connaît point la faiblesse ni la complaisance, mais que tempère l'esprit de prudence et de mesure, font de Bourdaloue ce qu'il a voulu être, l'interprète le plus complet, le plus fidèle et le plus sûr de la morale chrétienne qui soit jamais monté dans la chaire.

Mais Bourdaloue, on le pense, ne s'en tient pas à prêcher au chrétien l'accomplissement de ses devoirs rigoureux. De même que la morale, chez lui, a toujours sa ra-

1. Doniinicalcf!.22<) diiii. np.la Pentecôte, t. Vll,p.279-284,pa8eim.

LA DÉVOTION 28o

cine dans le dogme révélé, de même elle trouve son complément et son couronnement dans la dévotion chrétienne sainement comprise et sagement pratiquée. Je ne répète point ici la doctrine de Bourdaloue sur les sacrements, dont le fréquent usage est à ses yeux « un des plus sûrs préservatifs contre les attiédissements et les rechutes,... un frein pour retenir l'âme... quand la tentation la presse avec plus de péril,... et, si elle a succombé, une prompte ressource pour la ramener de son égarement et pour la remettre dans Tordre ^ » Les sacrements sont les canaux de la grâce divine, les fleuves larges et abondants où tout chrétien doit se rafraîchir et se purifier; mais Bourdaloue ne dédaigne pas les ruisseaux plus humbles, convaincu que les moindres sources de vie spirituelle sont précieuses pour qui sait y puiser avec un cœur pur et une foi simple. Il souhaiterait qu'une dévotion persévérante et réglée, renouant sans cesse le lien entre l'âme et le Père céleste, remplît pour ainsi dire de Dieu cette vie que nous lui devons et dont nous lui rendrons compte. C'est pourquoi il conseille l'usage des Oraisons jaculatoires, qui se peuvent fréquemment renouveler dans toutes les conditions, et qui, du sein même des occupations et des soucis de la terre, élèvent sans cesse le cœur vers le ciel 2. Les plus menues observances, les plus humbles exercices contribuent en quelque manière à entretenir la charité intérieure; aussi Bourdaloue est-il prêt à recommander toutes les pratiques autorisées par l'Église, et à les défendre contre les esprits forts qui les méprisent et qui les raillent. Tout ce qui peut plaire à Dieu et faire quelque bien à l'homme a son mérite et son prix. Bourdaloue sait bien que l'homme fragile et tiède n'a pas trop, pour s'affermir et pour s'échauffer, de tous les moyens de sanctification offerts aux âmes par la vigilance maternelle de l'Église^ et il estime qu'en matière de piété, il y a un superflu nécessaire.

1. Retraite spirituelle^ 8« jour, Considération^ t. XVI, p. 241.

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