‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 182 sur 341 · BOURDALOUE PRÊCHANT AUX CARMÉLITES · texte numérisé non relu

BOURDALOUE PRÊCHANT AUX CARMÉLITES

reconnut la réalité de ses extases et de ses communications avec Dieu à cette seule marque, qu'elle sortait de toutes ses contemplations et de toutes -ses prières plus ardente dans sa foi, plus désireuse d'effacer jusqu'aux plus légères taches de son âme, plus courageuse et plus zélée pour l'accomplissement de ses saintes œuvres.

« Ainsi Thérèse avait elle de quoi se rassurer; et voilà les principes certains qui doivent nous rassurer nous-mêmes : voilà par où nous pouvons connaître les dons du ciel... Tant que l'oraison vous rendra plus fermes dans la foi de Jésus-Christ, plus respectueuses envers l'Église de Jésus-Christ,... plus soumises à ses décisions et plus exactes à ses observances et à ses pratiques ; tant que vous deviendrez par l'oraison plus zélées pour l'accomplissement de vos devoirs, plus assidues à vos fonctions, plus attentives à mortifier vos désirs, vos inclinations, vos passions ; plus vigilantes sur vous-mêmes et plus appliquées à vous perfectionner selon l'esprit de votre état ; tant que vous profiterez de l'oraison pour avoir plus de charité envers le prochain, plus d'obéissance aux ordres des supérieurs, plus de patience dans les contre-temps et les chagrins de la vie, plus de douceur, de modération, de retenue, d'empire sur les mouvements de votre cœur et sur les paroles de votre bouche : à ces caractères, je reconnaîtrai le sceau de Dieu, et sans faire de longues perquisitions de la méthode d'oraison que vous gardez, ni de tout ce qui s'y passe, je vous dirai d'abord et sans hésiter : Ne craignez pas; le Seigneur est là. Mais par une raison toute contraire, en vain me dira-t-on de celle-ci ou de celle-là que c'est une âme privilégiée, une âme prévenue de grandes grâces, que c'est une . fille d'oraison : si je sais d'ailleurs que c'est une fille d'une foi équivoque, attachée à ses propres idées, infatuée de doctrines étrangères et d'opinions réprouvées de l'Église;... si je vois qu'après tant d'oraisons et de contemplations, elle n'en est ni plus charitable, ni plus condescendante aux faiblesses d'autrui, ni moins maligne dans ses jugements, ni moins aigre dans ses discours, ni plus régulière, ni plus fidèle à la discipline domestique, ni plus souple aux volontés et aux avis des personnes qui la conduisent; en un mot, qu'elle est toujours sujette aux mêmes imperfections et aux mômes défauts;... ah! mes chères sœurs, eiit-elle tous les transports d'Élic, tous les ravissements de saint

Paul, toutes les révélations des prophètes, ou parût-elle les avoir, je me défierais de tout cela, et l'on ne me convaincra jamais que l'esprit de Dieu &^y trouve ni qu'il en soit l'auteur '. »

Nous n'avons presque point abrégé cette page, parce qu'elle exprime admirablement l'idée si juste et si pratique que se fait Bourdaloue de la dévotion. On y retrouve d'un bout à l'autre cette haute sagesse, toujours en garde contre les écarts de l'imagination et contre les illusions du sens propre, cette direction si raisonnable et si éclairée, enfin, comme dirait Bourdaloue lui-même, cette « prudence du salut )) par laquelle , en matière de spiritualité, comme en matière de morale, il est un des guides les plus sûrs et les plus autorisés.

On comprend dès lors que Bourdaloue se soit prononcé tout de suite, et du premier coup, contre les erreurs qui avaient séduit Fénelon. Les vagues sublimités et la passive inertie de l'amour pur étaient trop éloignées de cet esprit de précision et de solidité que Bourdaloue portait jusque dans les régions les plus hautes de la dévotion chrétienne. La spiritualité de l'austère jésuite et celle du pieux prélat ne sont pas moins différentes que leur éloquence, et n'accusent pas moins la diversité de leur caractère et de leur tour d'esprit. Il n'est point douteux que certaines âmes, portées à lu tendresse et à l'effusion dans leurs rapports avec Dieu, ne trouvassent dans Fénelon une direction spirituelle plus capable de répondre à leurs aspirations et de satisfaire leurs saints désirs. Non pas que Bourdaloue manquât de cette charité ardente et affectueuse qui con-' vient aux urnes de cette famille; mais il exigeait que les plus grandes ferveurs fussent réglées par la raison, seule et souveraine directrice de tous les mouvements de notre âme; il surveillait avec défiance et ne permettait pas longtemps ces rêveries creuses, ces contemplations stéi*iles où certaines dévotions expansives et molles aiment à s'abandonner; il décourageait cette piété sublime qui n'é-

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