LE QUIÉTISME COMBATTU PAR BOURDALOUE
dame de Maintenon ; qu'il prête de charmes à la vertu, et qu'il persuade aisément ce que d'autres ont tant de peine à nous faire concevoir ! Sa piété est communicative : on ne saurait se défendre de penser et d'agir comme lui ; et il pense, il agit en saint, avec les dehors de la douceur et de la facilité. » On voit quel charme Fénelon exerça même sur cette femme de sensibilité médiocre et de'raison dominante. Nous savons en effet que, plus tard, madame de Maintenon faillit le suivre jusque dans l'erreur; peu s'en fallut que les rêveries de madame Guyon ne fussent enseignées à Saint-Gyr. Bourdaloue, consulté, n'eut pas de peine à éclairer madame de Maintenon et à la détacher de Fénelon. Rien ne rend plus sensible l'opposition des deux hommes, le contraste des deux directions. Fénelon sait mieux que tout autre communiquer la ferveur chrétienne et faire aimer les choses du ciel ; mais il faut que son influence soit réglée, tempérée, et, à un certain moment, combattue par celle d'un Bourdaloue, comme il est nécessaire que la raison dirige et tôt ou tard réprime l'imagination qui s'égare et le sentiment qui s'exalte.
On ne trouve, dans les œuvres de Bourdaloue qui nous restent, qu*un petit nombre de passages qui s'appliquent au quiétisme. Plusieurs, où Bourdaloue combat les faux mystiques, semblent dirigés moins- contre les erreurs de Fénelon lui-même que contre celles de Molinos, par exemple, ou de Malaval. Il faut se souvenir que la querelle où Bossuet et Fénelon s'engagèrent n'éclata dans toute sa force qu'en 1697, sur la fin de la carrière oratoire de Bourdaloue. D'ailleurs l'humble et prompte soumission du pieux prélat, en dissipant les craintes que faisait naître sa doctrine, désarma aussitôt les défenseurs de l'orthodoxie. On peut croire encore que le rang élevé qu'occupait dans l'Église l'archevêque de Cambrai, l'évidente candeur de sa bonne foi, enfin les bons rapports qu'il entretenait avec la Compagnie de Jésus, où ses doctrines mêmes trouvèrent, dit-on, d'abord quelques approbateurs*, imposaient
1, Saint-Simon, t. I, c. xxvii.
des ménagements à Bourdaloue. Nous savons cependant par Saint-Simon que Bourdaloue éleva la voix, et qu'il tint dans la chaire le même langage que dans sa réponse à madame de Maintenon. Le sermon sur la Prière, dont nous avons détaché quelques citations, paraît n'avoir d'autre but que de combattre ou de prévenir les fausses maximes qui altéraient la piété chrétienne, maximes que madame Guyon et Fénelon n'inventèrent pas, mais qu'ils renouvelèrent. A la fin de ce sermon, il semble que Bourdaloue pense à Fénelon lui-même.
« Quand on vous dira qu'il paraît un homme de Dieu, dont la conduite dans le gouvernement des âmes est toute nouvelle, quelque éloge que vous en entendiez faire, ne suivez pas une ardeur précipitée qui vous y porte. Attachez-vous à ceux qui vous conduisent par les voies d'une foi soumise et agissante;... et, si quelqu'un vous parle autrement, j'ose vous dire, comme saint Paul, que, quand ce serait un ange du ciel, vous le devez traiter d'anathème *. »
On voit que, si Bourdaloue n'eut pas à combattre les quiétistes autant que les jansénistes, il fit pourtant bonne garde pour défendre la vraie dévotion contre des erreurs qui blessaient également la théologie et le bon sens. Saint- Simon, peu suspect d'une bienveillance excessive pour les jésuites, disposé à expliquer tous leurs actes, et en particulier leur conduite dans l'affaire du quiétisme, par je ne sais quelle politique astucieuse et profonde, Saint-Simon n'a pu s'empêcher de rendre justice à Bourdaloue. « La vérité est que le P. Bourdaloue, aussi droit en lui-même que pur dans ses sermons, n'avait jamais pu goûter ce qu'alors on nommait quiétisme *. » Parfaite rectitude nonseulement de cœur et d'intention, mais de jugement et de doctrine, c'est bien là le constant caractère de Bourdaloue. Sa foi savante et sûre, sa raison droite et ferme, ne se montrent pas moins dans sa dévotion que dans sa morale. Qu'on en juge une fois de plus à ce dernier trait :