CHARITÉ CHRÉTIENNE VERTU SOCIALE
sent, ni celui qui possède à ceux qui ne possèdent pas. Mais les devoirs de celui qui possède, comme de celui qui commande, sont immenses. On a fait à la doctrine politique de Bossuet et de Bourdaloue le très-juste reproche de confondre la souveraineté et la propriété. C'est qu'en effet, autant cette doctrine, appliquée à l'exercice de l'autorité politique, est contestable au point de vue de la logique, et dangereuse dans ses conséquences, autant elle est raisonnable, tutélaire, humaine, et, j'ose le dire, dans le sens le plus large du mot, véritablement libérale, quand elle se borne à déterminer le but de la richesse et à en régler l'emploi. Elle ne donne point pour principe à l'aumône un capricieux sentiment d'humanité, ni un vague instinct d'altruisme : elle en fait une obligation formelle, une dette contractée par le riche envers le Maître de toute richesse, enfin l'acte essentiel de cette charité chrétienne qui confond dans un même amour Dieu et le pauvre. Elle applique ainsi à la lettre la parole du Sauveur : Tout ce que vous faites pour le .plus petit d'entre vos frères, c'est pour moi que vous le faites; elle tire de cette parole sublime des conséquences précises et pratiques; elle lui donne toute sa portée dans l'économie divine de la création. Consacrant le droit inviolable de la propriété, elle condamne les revendications illégitimes et brutales du pauvre. Mais en même temps, par les devoirs qu'elle impose au riche et qu'elle fait découler du droit même de Dieu, elle adoucit, elle corrige, et tend à effacer de plus en plus l'inégalité des conditions. La charité, dès lors, n'est plus seulement une vertu chrétienne, mais une vertu éminemment sociale. Si, du temps de Bourdaloue et après lui, ce devoir avait toujours été compris et pratiqué comme il le souhaitait par les classes les plus riches, nous trouverions-nous en face de ces redoutables problèmes que notre siècle agite sans fin et ne résout pas, parce qu'il ne veut rester ni dans les principes du juste ni dans les données du possible? En dehors de la théologie si solide et si profonde de Bourdaloue et des Pères sur l'aumône,
322 LA DOCTRINMÎ
de bonne foi, quelle solution â-t-on trouvée qui fût à la fois équitable et pratique, capable de soulager le pauvre sans violer la justice dans la personne du riche, de diminuer les souffrances de l'un sans compromettre la sécurité de l'autre, enfin de diminuer les souffrances sociales sans ébranler la société elle-même ? On ne parie plus aujourd'hui des devoirs du riche , mais on proclame le droit du pauvre : c'est rendre celui-ci plus envieux et plus misérable, celui-là plus méfiant, plus fastueux et plus avare. C'est allumer entre l'un et l'autre cette guerre à mort qui se livre, hélas ! sous nos yeux, et qui accumule les ruines parmi ces nations chrétiennes où l'on ne rejette la loi bienfaisante et fraternelle de l'Évangile que pour tomber dans le chaos des utopies, et bientôt après dans la mêlée sanglante des convoitises *.
Vin
Mais revenons au dix-septième siècle.
Les caractères que nous avons observés dans la prédica* tion de Bourdaloue, en ce qui concerne la doctrine, n'expliquent pas moins que la nature particulière de son élo-
1. Le P. Gralry, dans sod livre sur la Morale et la loi de thistoire^ parle longuement des sermons de Bourdaloue sur les Richesses et sur VAiLinônc. (V. surtout, t. II, p. 76 sqq) Mais sur ce point, comme dans tout le reste de cet ouvrage si original d'ailleurs, si attachant» inspiré par une charité si ardente et si sincère, le P. Gratry veut trouver dans l'Évangile, dans la théologie des Docteurs oa des piédicateurs, non pas seulement les principes moraux et inviolables sur lesquels la politique et Téconomie sociale doivent s'appuyer» mais la formule même de ces deux sciences. Le P. Gratry croit avoir découvert dans le sermon sur les Richesses toute Fëconomie sociale de l'avenir, « la règle économique, » dit-il lai-méme; et dans l'enthousiasme de sa découverte, il va trop loin, veut trop prottTer. Il en fait d'aiUcurs l'aveu de bonne grâce : « Je n'oserais pas affirmer que Bourdaloue ait entrevu le sens profondément savant de ses paroles, » dit-il. Malgré ces réserves, nous sommes de ce'nx qai pensent que le P. Gratry a raison de donner une grande portée sociale et actuelle à cette théologie de l'aumône si nettement et si fortement oxi)oséepnr Bourdalnno.