CONCLUSION DE LA SECONDE PARTIE
quence radmiration si unanime et si vive dont il fut Tobjet. Le changement qu'il introduisit dans l'économie du sermon, en prêchant la morale de préférence au dogme, répondait aux besoins religieux des consciences dans cette dernière période du dix-septième siècle : non pas que l'esprit chrétien se fût déjà affaibli, mais parce que cet esprit régnait au contraire, sinon sans opposition secrète, au moins sans contestation publique, et qu'il aspirait de plus en plus à régler la conduite de l'homme et à gouverner sa vie. L'orthodoxie catholique semblait partout victorieuse, et presque personne ne lui refusait ouvertement son adhésion. Le protestantisme , réfuté par Bossuet, dompté par Louis XIY, bientôt chassé de France, était réduit à lancer de l'exil des invectives parfois éloquentes, mais qui, en deçà de nos frontières, restaient sans écho. L'incrédulité absolue avait ses adeptes clandestins, qui devaient se multiplier sourdement dans les dernières années du grand règne, pour se trouver tout à coup innombrables sur une scène nouvelle, au début de la Régence ; mais leur groupe était encore clair-semé. La génération des Gondé, des Saint-Evremond et des La Fontaine les avait connus sinon plus nombreux, du moins plus hardis. La plupart se cachaient et gardaient un silence prudent. Il n'entrait d'ailleurs dans leur irréligion aucun esprit de système. C'était chose rare qu'un libertin déterminé, tenant bon jusqu'à la dernière heure, ou même seulement jusqu'à la vieillesse. Le jansénisme agitait toujours beaucoup les esprits, mais moins comme hérésie dogmatique que comme système de direction. Le débat, brusquement porté sur le terrain moral par la stratégie hardie de Pascal, s'y était peu à peu circonscrit. On peut dire que le dix-septième siècle était parvenu à cet âge de calme maturité où l'homme, après avoir passé sa jeunesse à disputer sur. la théorie, médite plus volontiers sur ce qui touche à la. conduite et aux mœurs, et perd le goût des spéculations, toujours un peu creuses, pour s'enfermer dans la sphère plus modeste, mais aussi plus utile des vérités pratiques.
On aurait cependant tort de croire que ce goût croissant de la morale conduisît au dédain de la théologie. Cette science, rajeunie et fortifiée par le grand mouvement de la réforme catholique, offrait encore, même aux profanes, un attrait plus vif qu'on ne le suppose. Parmi les hommes et même parmi les femmes de la cour et de la société polie au dix-septième siècle, il n'était presque personne qui ne possédât au moins un grain de théologie, et qui ne pût exprimer, sur les problèmes les plus ardus que cette science aborde, s 'S opinions faites ou ses doutes raisonnes. En 1670, époque des débuts de Bourdaloue à Paris, nous ne sommes pas encore si loin du temps où Gondé, assistant à la soutenance de la thèse de Bossuet, se sentait tenté d'argumenter contre lui, et les lettres de madame de Sévigné noua apprennent que cette femme, la plus aimable gui fut jamais, et la plus étrangère à toute pédanterie, ne répugnait ni à lire des écrits théologiques ni à en causer avec sa fille. La grande, l'éternelle question de la prédestination et de la grâce ne partagea guère moins les salons que les écoles. Peu s'en fallait que Corneille ne l'eût portée au théâtre dans son chef-d'œuvre de Polyeucte. Élevé en quelque sorte an bruit de ces graves débats, le dix-septième siècle garda jusqu'à son déclin, et porta même dans la morale quelque chose de ce goût théologique, tempéré, mais non supplanté par l'influence cartésienne. Le grand Arnauld était l'aîné de Bourdaloue, mais ne mourut que peu de temps avant lui, et les contemporains du fameux Docteur remplirent longtemps l'auditoire de l'illustre jésuite.
On voit que Bourdaloue, en s'attachant toujours à la partie de la religion qui concerne les mœurs, sans pourtant la séparer jamais des données de la théologie, satisfaisait tout ensemble et les préférences nouvelles de sa génération, et les goûts persistants de son siècle. Un orateur sacré eûtalors également déplu, soit ens'enfermant, comme les prédicateurs d'autrefois, dans une théologie sèche et contentieusc, soit en prêchant, comme ceux du dix-huitièm(3 siècle, une morale tout humaine. Quand Bourdaloue,
au contraire, s'arrêtait sans crainte, mais en évitant de s'y attarder, aux principes de la science religieuse, parfois même aux leçons de Técole; quand son érudition se montrait sans s'étaler, à la fois discrète et riche, claire non moins que sûre; quand il apportait à son auditoire le suc et le miel des Pères et des Docteurs, lui épargnant les épines et les broussailles; quand il traitait les questions en apparence les plus dogmatiques et les plus spéculatives moins en elles-mêmes que dans leurs rapports avec les actes de la vie chrétienne ; quand enfin toute sa théologie était morale, et sa morale théologique, il réalisait l'idée que se formait du prédicateur chrétien cette époque commencée après Pascal pour finir avant Massillon, et qui, mieux que toute autre peut-être , a compris ce que c'est à proprement parler qu'un sermon.
Nul doute que Bourdaloue ne fût aussi en conformité d'esprit avec le siècle de Descartes, par l'estime qu'il faisait de la raison humaine, par le rôle important qu'il lui assignait dans le développement et dans la confirmation delà foi elle-même. Le caractère particulier de la croyance au dix-septième siècle et des grands esprits chrétiens qui illustrèrent cette mémorable époque, c'est, selon un écrivain éminent, « cette foi sévère tout ensemble etraisonnée» qui ne craint ni la discussion ni la lumière, qui s'appuie sur l'intelligence convaincue sans l'asservir, qui éclaire le dogme par le raisonnement, et contient le raisonnement par le dogme *. » N'est-ce point précisément l'adhésion entière, courageuse, mais réfléchie et fondée en raison, que Bourdaloue professe comme la seule méritoire, la seule digne de l'homme et du chrétien? Quoi d'étonnant qu'il ait été en si grande faveur, quand les expressions qui caractérisent si justement la foi de ses principaux contemporains sont aussi les plus propres à définir la sienne?
Mais comment la sévérité de sa morale n'importunaitelle pas ceux qui l'écoutaient? Il en fut tout autrement,