Albert de Broglie, Mélanges
et Ton ne s*en doit pas étonner. C'est faire un faux calcul que de déguiser la vérité, ou même de raffaibUr dans l'espoir d'attirer ou de retenir les hommes. Le public, moins souvent et surtout moins longtemps dupe qu'on ne le pense, s'aperçoit vite de ces timidités habiles : il s'en offense et s'en dégoûte. Il aime que chacun reste dans son rôle ; ce qu'il attend du ministre de Jésus-Christ, c'est la morale chrétienne dans toute son intégrité, et si on prédicateur, par une indulgence excessive, atténuait les sévérités de la loi divine, on ne lui en saurait pas plus de gré qu'au prêtre qui, dépouillant la dignité de sa robe, affecterait pour se rendre populaire la hberté du langage, le sans-gêne et la jovialité. La sévérité de la morale de Bourdaloue, jointe à la sévérité de sa vie, forçait l'estime, et donnait à sa parole une double autorité, celle de la vérité et celle de la vertu.
Au dix-septième siècle en particulier, on aimait la sévérité ; on affectait quelquefois de l'aimer trop, et la fausse conscience, Bourdaloue nous Ta dit, y trouvait son compte. Mais sans parler de ces calculs secrets, à cette époque on était volontiers et en toute franchise inconséquent. Beaucoup de ceux-là mêmes qui s'abandonnaient au relflchemcnt dans leur conduite refusaient de l'admettre dans la doctrine. Ils faisaient le mal, souvent jusqu'au débordement ; mais ils gardaient intacte et pure î'icfée du bien, sans permettre qu'on la défigurât à leurs yeux ni qu'on l'altérât dans leur cœur. Par un compromis bizarre entre la raison éclairée et la volonté criminelle, les bonnes et saines maximes se conservaient au sein même des plus mauvaises actions. A l'heure où la réflexion, le repentir, le dégoût peut-être rendaient à la raison son empire sur la volonté, c'était par la voie étroite que rentraient les plus coupables. Et aux jours mêmes des faiblesses et des égarements, combien allaient entendre avec respect l'austère parole de Bourdaloue, pour entretenir en eux-mêmes ces grandes idées de devoir, de pénitence et de conversion, auxquelles ils n'avaient pas la force de revenir dans
la pratique, mais qui devaient tôt ou tard, ils le sentaient, les ressaisir et les vaincre I
Ajoutons que la sévérité de Bourdaloue empruntait à sa qualité de jésuite le piquant intérêt d'un contraste inattendu. C'était de la bouche même d'un de ces religieux, si fort accusés naguère de vouloir corrompre la morale chrétienne, que Ton recueillait les maximes du christianisme le plus pur et le plus exact. Qu'on se figure un lecteur des Provinciales y fervent admirateur des jansénistes, fort prévenu contre les jésuites, qu'on se le figure assistant pour la première fois au sermon de Bourdaloue. Quelle n'est pas sa surprise ! Cette fidélité sans défaillance aux traditions primitives, cette sainte rigidité de l'esprit chrétien dont les amis de Pascal s'arrogeaient le privilège, il retrouve tout cela dans le discours qu'il entend. Il voit dans la chaire un religieux revêtu d'une robe pareille à celle qu'avait portée Escobar, et ce prédicateur condamne toutes les duplicités, tous les détours de la conscience, démasque sans pitié toutes les hypocrisies, énumère toutes les conséquences, toutes les applications de la loi divine avec une précision impitoyable qui condamne presque tout le monde, entre dans un détail effrayant de devoirs, de préceptes, d'exigences ; et, quand on commence à le trouver trop sévère, quand on est prêt à lui demander grâce, il ajoute avec un léger sourire que ce n'est point là une morale outrée ni étroite, mais la doctrine des théologiens les plus accusés de relâchement. Puis, après avoir opposé aux attaques des ennemis de son ordre une réponse à la fois si imprévue et si naturelle, si indirecte en apparence, en réalité si péremptoire; après avoir bren établi qu'on peut être en même temps jésuite et sévère, voici tout à coup qu'il prend l'offensive, qu'il pousse plus avant contre les jansénistes. Il ne les nomme jamais : on n'en est que plus attentif à tout saisir et à tout deviner. Tantôt il s'élève contre la morale outrée et en montre avec force les pernicieuses conséquences ; tantôt il relève chez ceux qui la prêchent d'étranges relâchements de conduite
et démêle en eux un esprit d'orgueil, d'intrigue et de cabale, dont rhumilité et la charité chrétiennes se trouvent également offensées. Enfin, non content de supplanter les jansénistes dans^ cette réputation de sévérité chrétienne qu'ils s'étaient acquise, Bourdaloue réfute toutes leurs erreurs et dévoile toutes leurs faiblesses. Ce qu'il y avait de neuf et d'attirant dans une semblable prédication nous échappe aujourd'hui; mais l'esprit du temps le fait asseï comprendre.
Car, encore une fois, on ne saurait croire combien ces questions du jansénisme et du molinisme, de la morale étroite et de la morale relâchée occupèrent, passionnèrent même le dix-septième siècle. L'intérêt que présentent de notre temps les questions politiques et sociales, ces problèmes de théologie et de direction l'offraient alors. Presque tons les noms illustres de cette époque, où tant de noms s'illustrèrent, se trouvent plus ou moins associés à l'histoire deees longues querelles. Despoëtes, comme Racine etBoileau^des femmes du monde et de la cour, telles que madame de Sivigné et madame de Maintenon, s'y trouvent, je ne dis pas engagés, mais du moins mêlés en quelque manière. Il n'est pas jusqu'au licencieux Bussy qui n'en dise son mot à 1*00casion. Aborder ce terrain disputé et brûlant, c'était donc se placer au plus vif des préoccupations contemporaines. Aussi ne peut-on s'étonner que Bourdaloue y revienne sans cesse : non qu'il y soit attiré par le désir de satisfaire une curiosité mondaine; mais cette curiosité même lui découvrait la gravité d'un débat capable d'exercer une telle action sur les esprits, par conséquent sur les consciences. Et l'on ne s'explique pas moins comment la société d'alors, toute pleine de ces pensées, voyant ce jésuite combattre le jansénisme avec tant de sûreté et de calme, sans déclamation ni violence, non point au nom de l'écol^ relâchée qu'il répudiait de toutes ses forces, mais au nom de la véritable et sage sévérité chrétieniie, rechercha plus que tout autre un prédicateur qui savait si bien être de sa religion, de son ordre et de son temps.
Madame de Sévigné, dans cette gazette étincelante qu'elle nous a laissée sous le nom de Lettres^ exprime plus d'une fois ce vivant intérêt qu'elle trouvait, comme tant d'autres, dans la prédication de Bourdaloue. A vrai dire, cette admiratrice de Nicole et d'Arnauld aimait mieux voir dans Bourdaloue l'ennemi du relâchement que l'adversaire des jansénistes, et volontiers elle l'eût tiré du côté de Port-Royal; mais son témoignage n'en est pas moins précieux. Le 5 mars 1683, écrivant au comte et à la comtesse de Guitaut, et, comme elle le déclare ellemême, « entêtée de Bourdaloue, » elle leur envoie un résumé rapide du sermon que ce prédicateur avait prononcé la veille, et qu'elle n'avait pas manqué d'entendre. Ce sermon, qui nous est parvenu, a pour sujet la Cmtmunion, Bourdaloue, prenant pour texte la parole du centenîer : Domine^ non sum dignus, combat tour à tour les pécheurs sincères, les pécheurs aveugles, et les pécheurs hypocrites qui se font de leur indignité une mauvaise excuse pour ne communier point. C'était, on le voit, aborder une des questions les plus importantes et les plus délicates qui se fussent débattues entre les jansénistes et leurs adversaires. « Tout cela, continue madame de Sévigné, fut traité avec une justesse, une droiture, une vérité, que les plus grands critiques n'auraient pas eu le mot à dire. M. Arnauld lui-même n'aurait pas parlé d'une autre manière. Tout le monde était enlevé et disait que c'était marcher sur des charbons ardents, sur des rasoirs, que de traiter cette matière si adroitement et avec tant d'esprit, qu'il n'y eût pas un mot à reprendre, ni d'un côté ni d'autre. » Puis, comme madame de Sévigné aime, dans son humeur rieuse, à forcer la note, et à se jouer un peu de son lecteur en dépassant sa propre pensée, elle conclutplaisamment : « J'étais tout ébaubie d'entendre le P. Desmares avec une robe de jésuite ^ » Laissons cette dernière phrase, et celle où Bourdaloue est rap-