Lettre du vendredi 5 mars 1G
proche d'Arnauld : Tune et l'autre ne sont point d'une exacte vérité; si Bourdaioue eut parlé comme les Afnauld et les Desmares, il y aurait eu certes plus d'un mot à reprendre a d'un côté. » Mais le passage rend à merveille l'impression générale, et ce plaisir de haut goftt qu'éprouvait l'auditoire, lorsque le prédicateur s'engageait ainsi dans une route semée d'obstacles et bordée d'abîmes, y marchait d'un pas ferme et sûr, et arrivait enfin au terme sans avoir donné dans aucun excès, blessé aaciine convenance, ni rien dissimulé de la vérité.
Car, les plus mondains étaient forcés d'en convenir, ce n'était pas seulement par d'ingénieux artifices de parole ou par d'opportunes réticences que Bourdaioue se tirait ai bien de ces pas dangereux. C'était à force de bon sens, de sens pratique, de modération ferme et sûre d'elle-mènie. Tel qui, au début d'un sermon de Bourdaioue, s'attendait à des habiletés oratoires, et s'en promettait un plaisir délicat, n'était plus capable à la fin que d'une admiration sérieuse et profonde pour tant de raison, de prudence et de lumières. Il avait cru assister au piquant spectacle d'un orateur aux prises avec un sujet difficile, et il voyait peu à peu se dessiner devant lui la grave image de ce cbrifttianisme raisonnable, exact, sévère, praticable à tous, pratiqué par un petit nombre, qui le condamnait peut-être, mais qui commandait son respect. Quand il sortait du temple, il éprouvait quelque chose de plus qu'une curiosité satisfaite : le sentiment d'avoir reçu une importante et solide instruction. Or, quelle que soit la légèreté des hommes, ils sont rarement insensibles à l'avantage d'être instruits. On a vu des déclamateurs brillants devenir l'objet d*ane vogue immense, mais passagère : le succès durable et persistant est pour le prédicateur utile qui ne travaille qu'à la conversion et au salut de ses auditeurs. Cela est vrai de tous les temps, et l'était surtout en ce siècle, où, au milieu des plus grands désordres, une certaine gravité chrétienne réglait et contenait l'esprit public. Les plus frivoles et les plus corrompus des libertins assistaient aux sermons de
onrdaloiie. « M. de Lauzun n'en perd aucun, écrivait
ladarae de Sévigni^, dans cette même lettre, au comte et
la comtesse de Guitaut. Il apprendra sa religion, et je
lis assurée que c'est une histoire tonte nouvelle pour
il *, » — « Apprendre sa religion, » c'était le fruit que reti-
lient de la prédication de Bourdaloue, non-seulement
«Lauzun, pour qui «c'était une histoire toute nouvelle,»
lais tant de médiocres chrétiens qui avaient bien souvent,
la cour ou dans les salons, entendu parler de religion,
oire même de théologie, qui avaient assisté et pris part
eut-être à beaucoup de conversations sur le jansénisme,
iir la morale étroite, sur la grâce suffisante, et qui n*a-
aient cependant du christianisme, de ses dogmes, de sa
lorale, de son véritable esprit qu'une connaissance vague
superficielle, sinon des idées hétérodoxes et fausses.
s au pied de la chaire de Bourdaloue, ils recevaient
n enseignement nouveau pour eux, sans l'être trop, qui
3ait dans leur esprit bien des nuages, substituait à
eur demi-science des leçons précises et solides, leur
it voir et toucher du doigt mille choses auxquelles
n'avaient jamais songé, sans pourtant les faire sortir
lu courant habituel des idées et des conversations du
Donde. Au dix-septième siècle, il y avait moins loin
[u'aujourd'hui du salon à l'église, et l'on passait de l'un à
autre sans être dépaysé. En outre la prédication pra-
ique de Bourdaloue replaçait toujours ses auditeurs dans
condition, dans leur milieu, en face des devoirs, des
icullés, des tentations qu'ils rencontraient en effet
lansla vie. Chacun pouvait croire que l'instruction donnée
tous le concernait surtout lui-même. C'est un moyen sûr
our se faire écouter des hommes que de leur parler de
e qu'ils font et de ce qui les intéresse, fût-ce pour les blâ-
r. Montrez par vos critiques à un auteur que vous l'avez
il en sera beaucoup plus flatté que de louanges banales
[ui lui laissent croire qu'on n'a jamais ouvert son livre.