Lettre du vendredi 5 mars
N'oublions pas enfin qu'il y eut au dix-septième siècle une mode de dévotion, comme une mode de jansénisme. Un grand nombre étaient plus dévots que chrétiens; et plus mystiques que dévots. Jamais on ne vit tant de méthodes de piété, d'oraison, de méditation. C'était le plus souvent un bizarre amalgame d'esprit cartésien et de quiétisme : on prétendait arriver méthodiquement jusqu'à la spiritualité la plus sublime, et régler jusqu'à l'extase. La prédication de Bourdaloue répondait encore à ces tendances alors même qu'elle les combattait.
Soit donc qu'il fît connaître aux indifférents et aux oublieux l'étendue et le détail exact de leurs devoirs essentiels, soit qu'il révélât aux tièdes et aux faibles les moyens sûrs d'accomplir la loi, qui n'est jamais impraticable, et d'arriver au salut, qui n'est jamais impossible; sojt qu'il enseignât aux nouveaux pharisiens, dévots seulement pour la forme et par le dehors, les principes de la piété véritable et la dévotion du cœur, ou qu'il détournât les âmes des rêveries du mysticisme; soit enfin qu'il rappelât à son noble et royal auditoire l'origine divine de la grandeur et le but providentiel de la richesse : toujours les contemporains de Bourdaloue goûtaient cette prédication faite pour eux, et en parfait rapport avec leurs mœurs, leur état social, les dispositions de leur esprit et de leur cœur,
Bourdaloue fat trop le prédicateur de son temps pour être également recheréhé des temps qui ont suivi. Cette prédication qui suppose la foi, et qui devait être si bien comprise dans un milieu chrétien, combien ne perd-elle pas, quand elle ne rencontre plus que des incrédules et des sceptiques? Cette morale qui sort des entrailles du dogme, et qui s'appuie sans cesse sur la théologie, quelle prise peut-elle conserver sur une société où tant d'âmes refusent leur adhésion au dogme lui-même, et ne voient plus dans la théologie qu'un vieux mot servant de rubrique à de vieux préjugés? Nous sommes loin aujourd'hui des querelles du jansénisme et du quiétisme. La prédestination, la
morale étroite, les méthodes d'oraison, toutes ces questions si intéressantes pour le dix -septième siècle, et qui, transportées dans la chaire, rendaient l'enseignement de Bourdaloue si actuel et si vivant, sont pour la plupart d'entre nous lettre morte. Qu'importent et la nature de la grâce, et son efficacité, et la prière, et la spiritualité chrétienne, quand toute action surnaturelle est mise en doute, quand Dieu même est nié? Lorsque Bourdaloue réfutait les vaines excuses de ceux qui ne communiaient pas assez sous prétexte qu'ils en étaient indignes, la nature même d'un semblable prétexte témoignait en faveur de la foi du temps. Si Bourdaloue vivait de nos jours, certes il aurait autre chose à dire. Nos contemporains ne songent plus à invoquer des prétextes de religion pour se tenir éloignés du sacrement divin auquel Bourdaloue conviait les fidèles : c'est la réalité même de l'auguste mystère qu'ils repoussent; c'est la foi qui leur manque. L'arbre dont Bourdaloue voulait voir fleurir toutes les branches, cet arbre, alors déjà dépouillé de quelques-uns de ses rameaux, mais vert encore et vigoureux, c'est maintenant dans ses racines qu'il est malade, et il exige d'autres soins. Bourdaloue n'avait à convertir que des pécheurs : il lui faudrait maintenant convertir des incrédules.
Aussi, en dehors de quelques curieux que sollicite la grande renommée de ce sermonnaire , ceux-là seuls le pratiquent aujourd'hui qui sont pour le fond des choses en communauté de foi avec lui. Et encore, parmi ceux-là mêmes, beaucoup l'abandonnent vite, préférant au directeur minutieux qui les conduit dans tous les détails de la morale l'apologiste qui donne à leur foi raison d'elle-même, et la confirme en la justifiant. Quant aux indifférents, aux purs lettrés, ils lisent quelques fragments connus et s'en tiennent là, ne se souciant point de suivre dans toutes ses conséquences une doctrine dont ils n'admettent pas le principe. Font-ils ainsi la critique de notre prédicateur, ou son éloge? Soni-ce bien là les lecteurs que Bourdaloue choisirait, et serait-il bien jaloux de leur estime? Non, sans
doute, si leur éloîgnement vient de ce que Bourdaloue est trop chrétien pour eux.
Et pourtant, même pour ces profanes, il y aurait avantage à lire Bourdaloue, ne fût-ce que pour connaître dans son exactitude rigoureuse et dans sa juste mesure cette doctrine de religion et de morale qui fut après tout la règle, sinon pratiquée, du moins acceptée du siècle le plos brillant de notre histoire. Les enseignements religieux de Bourdaloue regagneraient ainsi par le point de vue historique quelque chose de cet intérêt d'actualité qu'ils offraient aux contemporains. Où serait le mai si par cette lecture on apprenait à mieux apprécier, et par là même à respecter davantage ce christianisme agissant et pratique qui règle l'homme, l'élève, le contient, et qu'il nous est plus facile de rejeter que de remplacer?