‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 197 sur 341 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

PEINTURE DU CŒUR HUM vIN

SOMMAIRE

^ Les deux espèces de peinture morale : peinture générale du cœur humain; peinture particulière des mœurs d'une époque. — Pénétration de Bourdaloue. ~ Lumières qu'il tire de la confession. — Sa connaissance du monde. — Exemples. — Rapprochements iivec Molière. — Genre de pénétration propre à Bourdalone. — II. Comment Bourdaloue décrit les maladies de l'âme. — Exemples : le libertinage de créance; le libertinage de mœurs; l'hypocrisie. — III. Bourdaloue connaît les principaux mobiles des actions humaines et n'en exclut aucun. — Vertu. — Vanité. — Intérêt. — Passion. — IV. Bourdaloue (« le plus judicieux de nos moralistes. »

La peinture morale est de deux sortes, selon qu'elle représente le cœur humain en lui-même, dans ses traits essentiels et permanents, abstraction faite de toutes les différences de temps et de lieu, ou qu'elle reproduit particulièrement les mœurs et les personnages, les vertus et les vices, les travers et les ridicules d'un pays et d'un siècle. On peut dire en effet qu'il y a en chacun de nous deux hommes inséparables et pourtant distincts : d'abord l'homme en soi, l'homme éternel, pour ainsi dire, avec ses facultés natives, ses tendances, ses passions, qui se mêlent et se combinent dans des proportions infiniment diverses pour former la diversité également infinie des ca-

ractères individuels^ mais qui, toujours subsistantes, constituent le fond commun de notre nature; et puis rhomme de telle époque et de tel pays, inévitablement modifié et déterminé par les opinions, les mœurs, les coutumes, les exemples de la société qui l'entoure. Hommes, nous appartenons tous au même type moral, comme au même t^e physique que les habitants dé la Grèce ou de Rome, de l'Allemagne ou de l'Angleterre : c'est pourquoi nous nous reconnaissons dans les héros d'Homère, comme dans les personnages de Corneille, de Molière ou de Shakespeare, et s'il est vrai que ces poètes, en dépit de leurs dissemblances, se partageront toujours l'admiration du genre humain tout entier, c'est qu'ils ont eu le don de saisir et la puissance de fixer quelques parties de la grande vérité humaine. Mais personne aussi ne peut faire que né par exemple au dix-neuvième siècle, il n'en subisse avec une docilité qui s'ignore les influences complexes, et que par là il ne soit profondément dissemblable de ce que furent nos pères et de ce que seront nos fils. On peut également exceller dans la peinture morale, soit que dépoaillant l'homme et le dégageant de ces servitudes locales et passagères, on se mette face à face avec la nature humaine pour la comprendre et la reproduire dans son étemelle vérité ; soit que l'on s'attache de préférence à un groupe distinct, à un point du globe et à un moment de la durée. Les uns représentent l'homme abstrait, et leur premier soin est d'arracher ces vêtements capricieux qui changent avec le climat et avec le temps; ils peignent le nu. Les autres conservent les modes et les costumes; ce sont des peintres d'histoire.

A vrai dire, comme il est également difficile de peindre l'homme autrement qu'on ne le voit dans le siècle où Ton vit, et de bien peindre le siècle où l'on vit sans connaître et sans représenter l'homme même, beaucoup de moralistes réunissent ces deux espèces de peinture morale. La Bruyère par exemple les combine avec beaucoup d'art. Quoiqu'il ait intitulé son livre les Caractères ou les Mceurs

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