‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 198 sur 341 · BOURDALOUE MORALISTE · texte numérisé non relu

BOURDALOUE MORALISTE

^e ce siècle, il alterne heureusement entre les portraits ont il trouve autour de lui les originaux et des observaions générales qui sont de tous les temps. C'est pour lui n moyen habile de donner à son œuvre plus de largeur, /élévation et de variété. Comme La Bruyère, Bourdaloue ous a surtout laissé le tableau des mœurs de son époque ; lais on peut également distinguer en lui un moraliste gééral qui mérite d'être étudié.

Tout prédicateur digne de ce nom est plus ou moins loraliste. S'il est vrai, comme l'ont pensé les anciens, qu'il

ait d'intimes rapports entre la science du moraliste et art de l'orateur, par cette raison que l'orateur, se proosant toujours d'agir sur les hommes, doit les conniutre our les manier, que sera-ce de l'orateur chrétien, qui sans esse parle à l'homme de l'homme même? Il n'est pas jusu'au prédicateur purement dogmatique, à l'apologiste de

foi, qui ne doive être moraliste par un certain côté, puisu'un des principaux caractères de la vérité religieuse est e répondre aux besoins de l'âme, et qu'en retour les plus rands obstacles à la croyance sont au fond de la nature lorale, dans l'orgueil de l'esprit, dans les passions du œur. Mais si le prédicateur doit connaître l'homme, il 'est pas tenu de le peindre en détail, et chez beaucoup 'orateurs sacrés le moraliste est indistinct et comme latent, ourdaloue, au contraire, s'arrête souvent à tracer de dèles images du cœur; il abonde en réflexions ingénieuses, n analyses toujours exactes et justes, souvent fines ou refondes, qui révèlent chez lui non-seulement une parlite rectitude de jugement, mais aussi cette qualité maî- •esse du moraliste, la pénétration.

La pénétration est un don de la nature. On naît obserateur, et, selon son tour d'esprit, on porte dans l'observaon plus ou moins de perspicacité. Ne soyons pas surpris e trouver chez Bourdaloue cette faculté précieuse : nous rons dit quelle puissance d'attention supposent ses pro-v ^d(^s oratoires ; or, qu'est-ce qu'observer, sinon faire atîntion, et qu'est-ce qu'une observation plus pénétrante,

sinon une attention plus appliquée et plus yîgoureuse? Le tempérament toutefois ne donne pas tout : il faut encore que les circonstances et la direction de la vie développent les dispositions naturelles en leur donnant occasion de s'exercer. Combien, par exemple, le commerce avec les hommes, Thabitude de traiter avec eux, le spectacle sans cesse renouvelé de leurs ressemblances ou de leurs contrastes, n*aiguisent-ils pas cette faculté de Tobservation sagace et pénétrante ? C'est pourquoi on la rencontre presque toujours chez les grands politiques qui ont su conduire les hommes et se servir d'eux ^ il n'est guère de Cromwell ou de Talleyrand en qui l'on ne puisse trouver Tétoffe d'an moraliste profond. Qui pourrait dire combien le sens de Tobservation s'affmachez La Rochefoucauld, au milieu de ces intrig-ues complexes et subtiles dont il fut tour à tour le spectateur, l'acteur et la dupe, dans cette mêlée de vanités et d'intérêts où il se trouva comme enveloppé, si bien qu'il regarda toujours le monde au travers, et ne sut voir dans l'humanité qu'une Fronde agrandie? Pascal luimême, ce génie spontané et solitaire, gagna sans doute beaucoup à vivre dans le monde, quoiqu'il n'y ait passé qu'un temps bien court : il y considéra de près, sur une vaste scène, le contraste de ces misères et de ces grandeurs dont il sentait en lui-même l'incompréhensible mélange ; il essaya de ces « divertissements » dont les hommes s'amusent ; il en éprouva le vide ; il voulut s'en expliquer le goût étrange et mystérieux. On s'est demandé ce qu'aurait été La Bruyère sans son entrée dans la maison de Condé, a sans cotte place de coin qu'il occupa dans une première loge au grand spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps. Il aurait été, répond le spirituel critique qui se pose cette question, comme un chasseur à qui le gibier manque, le gros gibier, et qui est obligé de se contenter d'un pauvre lièvre qu'il rencontre en plaine ^ » Bourdaloue n'eut pas cette « place decoin,»

l. Saintc-Beuvp, Nouveaux Lundis, i. I,p. 123.

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