PÉNÉTRATION DE BOURDALOUE
si commode pour le curieux qui veut voir à Taise et ne rien perdre de la comédie. Mais, outre qu'il ne vécut point absolument séparé du monde, il puisait à cette source intarissable d'observations et de lumières ouverte à tout prêtre catholique, la confession, qu'on a si justement appelée «le pourvoyeur du moraliste chrétien *. » Cette source ne fut pour nul autre aussi abondante que pour Bourdaloue. Confesseur attentif et fort recherché des contemporains, il eut sans cesse un jour ouvert sur l'âme humaine et sur le monde. Il n'avait point à craindre que les aveux qu'il recueillait dans le secret du saint tribunal fussent mêlés de mensonge ou de dissimulation. Ces intentions cachées, ces calculs secrets qu'un La Rochefoucauld ou un La Bruyère était forcé de deviner sous les apparences trompeuses, il les connaissait à fond du premier coup ; on lui en livrait tout le mystère ; on lui découvrait ce qu'on avait été et ce qu'on avait voulu paraître ; on lui montrait tout ensemble et le masque et le visage. C'est au confessionnal que Bourdaloue acquit cette grande expérience des âmes et de la vie qui lui fournit des analyses du cœur si justes etsi sûres. Lui-même nous apprend que le prédicateur profitait des lumières du confesseur ; il lui arrive quelquefois « d'ouvrir son cœur » et de rapporter ce qu'il « gémit d'entendre au tribunal delà pénitence*,» lui, «ministre de Jésus-Christ, secret confident des âmes et dépositaire de leurs sentiments ^. »
Aussi comme il est, suivant sa propre expression, « entré dans le secret et dans la connaissance du monde ! » Rien ne lui échappe, ni les actions, ni les discours, ni le ton qui donne aux paroles leur vraie portée, ni ces nuances et ces délicatesses du langage qui aggravent, atténuent ou complètent la pensée, nuances fugitives qui sont la grâce
1. Nisard, Histoire de la Littérature française^ t. ITI, p. 282.
2. DoDiinicales, 5® dim. ap. l'Epiphanie, sur la Société des justes avec les pécheurs, t. V, p. 149.
3. Dominicales, 7« diin. ap. la Pentecôte, sur tHypocrisie, t. VI, p. 221.
de la conversation, mais qui périssent avec elle, et qu'il semble si difficile de fixer. Est-ce un religieux vivant dans la retraite, n'est-ce pas plutôt un habitué des salons les plus raffinés, qui a si bien décrit les ruses et les détours de la médisance mondaine, a ces manières de s'insinuer, cet air enjoué qu'elle se donne, ces bons mots qu'elle étudie, ces termes dont elle s'enveloppe, ces équivoques dont elle s'applaudit, ces louanges suivies de certaines restrictions et de certaines réserves, ces réflexions pleines d'une compassion cruelle, ces œillades qui parlent sans parier, et qui disent bien plus que les paroles mêmes ^ ! » Boileau raillait en vers « ce ton radouci que prend la médisance;» le satirique commente ici le prédicateur :
u Alidor, dit un fourbe, il est de mes amis;
Je Tai connu laquais avant qu'il fût commis :
C'est un homme d'honneur, de piélé profonde,
Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde. »
Voilà jouer d'adresse et médire avec art;
Et c'est avec respect enfoncer le poignard '.
Ailleurs, Bourdaloue ne se contente pas de dépeindre les allures et les finesses de la médisance; il en énumëre aies principes^ : » la vengeance, la haine, l'antipathie, la jalousie, l'esprit d'intérêt, l'humeur chagrine, le zèle mal entendu, etc. et, caractérisant l'une après l'autre ces diverses dispositions de l'âme, il s'applique, comme ferait Aristote, à montrer comment chacune d'elles conduit à la médisance. Quand il arrive à la jalousie, il ne néglige ppint de nous avertir que a les personnes du sexe sont plus susceptibles que les autres de cette passion, et par là même plus sujettes à médire et plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisants. » Le « zèle mal entendu » lui offre une occasion qu'il saisit de peindre le o médisant dé-
1. Dominicales, ll^ dim. ap. la Pentecôte, sur la Médisance, ire partie, t. VI, p. 320-321.