Le Misanthrope, acte II, se. v
donnons, pour en tempérer l'aigreur, et pour les lui faire mieux goûter? Rien moins que cela; mais tout au contraire, c'est souvent une voie plus subtile, plus adroite, que notre malignité nous inspire, pour mieux contenter, en l'outrageant et l'humiliant, la passion qui nous anime. On dit à une personne les choses les plus dures et les plus piquantes, de la manière, à ce qu'il semble, la plus douce et la plus naïve, et Ton prend plaisir à lui enfoncer le trait dans Pâme d'autant plus avant et plus sensiblement qu'on parait le faire plus charitablement et plus amiablement ^ )>
Arsinoé.
Madame/ Tamitié doit surtout éclater
Aux choses qui le plus nous peuvent importer v
Et comme il n'en est point de plus grande importance
Que celles de l'honneur et de la bienséance,
Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner Tamitié que pour vous a mon cœur.
Madame, je vous croîs l'âme trop raisonnable Pour no pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts *.
Qu'on ne s'offense point si nous rapprochons le grand poëte comique d'un austère prédicateur qui ne Fa pas toujours ménagée Quelle meilleure garantie de la pénétration de Bourdaloue que de le voir se rencontrer avec le peintre le plus profond et le plus vrai qui ait jamais représenté l'homme au théâtre! C'est un domaine commun à tous les grands esprits du dix-septième siècle que cette science de l'âme humaine où le moindre d'entre eux est encore un maître. Le prédicateur moraliste est à sa manière un « contemplateur » aussi bien que l'auteur du Misanthrope, Mais ces caractères que le génie créateur de Molière jette tout vivants sur la scène, l'analyse exacte et patiente de Bourdaloue les démêle, les décompose, distingue et note l'un après l'autre tous les traits qui les
1. Pensées diverses sur la Charité du prochain et les amitiéM kumainesy t. XV, p. 46-47.