Voyez plus bas, troisième partie, chapitre II
rendent reconnaissables, et remplace par là fidélité précise des détails Texpression d'ensemble et la vérité générale de la physionomie. Ce n*est point en effet le relief et la vie qu'il faut chercher dans la peinture de Thomme chez fiourdaloue, mais la multiplicité des observations justes, trésor précieux qu*entichissent et que renouvellent chaque jour Texpérience et la sagacité.
La pénétration de Bourdaloue n'est pas non plus cette prompte intuition qui est le propre de Bossuet, et qui donne aux réflexions morales de cet incomparable orateur je ne sais quel éclat de vérité saisissante. Bossuet, d'un coup d'œil, entre jusqu'au fond de l'âme; il perce tous les voiles; il illumine d'une subite clarté aTabîme infmi, )> les « profondes retraites » du cœur de l'homme. C'est Hercule découvrant de sa main puissante la caverne de Gacus, où se précipitent des torrents de lumière :
trepidantque immisso lumine
On ne trouve pas chez Bourdaloue de ces soudaines ouvertures : il observe plus lentement et de moins haut, avec ordre et méthode; il passe en revue ce nombre infini de caractères qui forment la société humaine; il y démêle la trame compliquée des penchants et des intérêts, des passions et des vices; il promène çà et là une lumière qui ne rayonne pas de toute part, mais qui éclaire vivement tous les points l'un après l'autre; nul recoin, nul détour n'échappe à cette investigation minutieuse et infatigable. On peut lui appHquer le mot de madame de Sévigné sur Nicole : « Ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait. »
Grâce à cette faculté d'observation analytique et successive, Bourdaloue excelle à décrire les maladies de l'âme, comme fait un médecin expérimenté celles du corps. Il
en découvre les causes; il en saisit d'abord au fond db cœur les germes imperceptibles et fait voir dans quelleis conditions et sous quelles influences ce germe se développe et s'implante; il en marque les symptômes avantcoureurs, les divers périodes, les aggravations et les périls. Qu'on lise par exemple le premier point du sermon pour le premier dimanche de l'A vent, où il montre combien il est aisé de se faire une fausse conscience dans le monde, surtout dans la vie des grands, et plus encore à la cour '• On ne saurait ni déterminer et démontrer plus clairement les principes du mal, ni en suivre les progrès avec plus de précision dans le diagnostic. Ailleurs il explique comment le venin de l'impiété se glisse dans l'âme, gagne de proche en proche, et finalement l'envahit tout entière.
« Ne croyez pas que cet état d'irréligion où ils vivent se soit formé tout à coup, ni qu'ils aient d'abord effacé de leur esprit ces notions générales de l'existence et de la providence d'un Dieu : c'est ce qui ne peut être, et ce qui ne fut Jamais. En effet leur libertinage, je dis libertinage de créance, commence d'abord par où? que sais-jel par quelques railleries qulls font de certaines dévotions populaires : cela leur semble léger, et peut-être est-il tel qu'il leur paraît. Mais laissez croître ce petit grain, bientôt ils ne craignent point de censurer les dévotions reçues et approuvées de toute l'Église : c'est quelque chose de plus. Ensuite ils étendent leurs censures jusqu'à nos plus saintes cérémonies : témérité encore plus grande. De là ils passent an mépris des sacrements : autre degré de présomption. Ce mépris est suivi d'une révolte secrète et intérieure contre nos mystères mêmes : disposition prochaine à l'extinction de la foi. Enfin ils ne considèrent plus la religion que comme une police extérieure, nécessaire pour contenir les peuples : maxime pleine d'abomination. Cela, joint aux réflexions qu'ils font sur les événements du monde, les fait douter s'il y a une Providence : surcroit d'aveuglement, dont Dieu les punit. Ne sachant plus s'il y a une Providence, ils ne savent pas trop ni s'il y a un Dieu, ni s'ils ont une âme spirituelle capable de le posséder, parce que tout cela leur devient incertain : dernier comble de