T. T, p. 102 sqq
l'impiété... Votre prophète l'a dit, Seigneur, et il est vrai, que l'insolence de ceux qui se retirent de vous va toujours croissant : Superbia eorum qui te oderunt ascendit semper (Ps, 73) *. »
De combien d'âmes n'est-ce point là Thistoire? et comme les sociétés passent souvent par les mêmes phases que les individus, n'est-ce pas l'histoire de l'incrédulité elle-même? On a vu au dix-huitième siècle, et nous avons revu dans le nôtre cette progression fatale. Du temps de Bourdaloue, on n'attaquait que timidement et dans des pamphlets anonymes certaines pratiques du culte. Puis le dédain des dévotions en crédit conduisit au mépris de la, piété même : on cessa de prier, et bientôt l'on cessa de croire. Mais le libertinage de créance restait le privilège du philosophe qui voulait bien considérer encore la religion comme une institution politique nécessaire à la multitude ignorante. Cette incrédulité prudente et aristocratique, se dépouillant de son ironique respect, enfanta le déisme avoué, qui nie la Providence et réduit en quelque sorte au minimum la religion et Dieu. Puis enfin, comme un Dieu si peu gênant se laisse vite oublier, on douta de son existence, et l'hypothèse de l'athéisme ne répugna pas plus à l'esprit que l'hypothèse contraire. Ajoutons qu'il restait encore des degrés à franchir : ce que Bourdaloue appelle « le comble de l'impiété » n'était point la limite extrême où nous dussions nous arrêter. A ce scepticisme total, mais discret et réservé, devait succéder la négation violente, et ce que M. Villemain a si bien appelé « l'apostolat de l'athéisme ^ » Bourdaloue ne nous conduit que jusqu'à d'Alembert en passant par Fontenelle et Voltaire; il ne descend pas jusqu'à Diderot et à d'Holbach. Et ne pouvonsnous pas dire que d'Holbach lui-même est dépassé, nous qui assistons à ce spectacle monstrueux d'un athéisme qui s'érige en religion, qui s'organise en Église, qui a sa pro-
1. Carême, mercredi de la 3» sem., sur la Parfaite observation de in loi, ire partie, t. III, p. 143-144.
'2. Tableau de l:i littérature au xviii« «/èc/e, t. II, p. 114.
pagande, son culte et son fanatisme? Boui'daloue ne voyait encore régner dans aucune âme ce prodigienx renvei-sement, et il ne pouvait prévoir que le mouvement des idées aboutirait dans la suite à ces abîmes. Mais s'il ne fat pas prophète, il a du moins marqué avec une grande justesse les premières étapes de Tesprit sur le chemin de Tincrédulité : il a rempli la mesure de vérité et de pénétration que comportait son siècle.
Bourdaloue vient de nous montrer comment on devient libertin de créance : il va nous dire comment on devient libertin de mœurs.
« Il y a un apprentissage pour le vice aussi bien que pour la vertu. Quelque disposition que nous ayons au mal, il fiiùt même livrer des combats, avant que d'être tout à fait méGhant. C'est par la vanité que nous parvenons à l'iniquité : A va/nitaie ad iniquitatem mens nostra ducitur (Greg.),.. Il vous plaît d'entretenir quelque commerce avec cette personne, de loi écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes sûr de vous-même comme si cela était innocent; voilà la vanité : mais ce reste de commerce rallumera bientôt le feu qae la grâce de la pénitence avait éteint, et fera revivre tonte la passion ; voilà l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem. D'abord ce n'est qu'enjouement, que galanterie, que belle hameur, et c'est ce que saint Grégoire appelle vanité ; mais de là 8*en^t ce que Guillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercitus et acies ca/mis, C*e8t-à*dire de là les premiers sentiments du péché, de là les consentements criminels aux désirs du péché, de là les actions honteuses qui mettent le comble au péché, de là les attachements opiniâtres à l'habitude du péché; de là les prétendues justifications dont on s'autorise dans l'état du péché, de là la gloire impie et scandaleuse que l'on tire ou que l'on veut tirer du péché, de là l'insolence avec laquelle on soutient le péché *. »
Rendez à ce passage la force de l'action, la vivacité croissante du ton et du débit, et vous reconnaîtrez dans cette gradation d'abord paisible et lente, puis brève, pressée,
1. Sur la Parfaite observation delà loi, t. III, p. 146, 147-148.
rapide, l'image même de l'homme emporté par le vertige de la passion. Il commence par se jouer au bord du fleuve perfide; puis le courant l'attire, le saisit, l'entraîne, et le précipite au fond de l'abîme.
Nous avons vu, en parlant de la Doctrine^ avec quelle perspicacité Bourdaloue pénètre les calculs subtils, mais trop vraisemblables qui expliquent les étranges complaisances que les sévérités excessives du jansénisme rencontrent dans le monde. Citons encore une page admirablement vraie où Bourdaloue décrit et suit pas à pas le travail intérieur d'une âme qui, parce qu'il y a quelques hypocrites dans le christianisme, et dominée par le secret désir que toute dévotion ne soit qu'hypocrisie, finit par le croire, et s'en autorise pour s'abandonner sans remords au libertinage.
a Comme l'impie est déterminé à être impie, et que la passion à laquelle il s'abandonne l'engage à vivre dans une déplorable corruption de mœurs, il voudrait qu'en cela même tout le reste des hommes lui ressemblât; et quoiqu'il se reconnaisse pécheur et qu'il fasse profession de l'être, sa joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre et néanmoins très-naturel. Quoi qu'il en soit de ce sentiment bizarre, il se forme une opinion et se convainc peu à peu que la chose est en effet de la manière qu'il se la ligure, et qu'il souhaiterait qu'elle fut; et parce que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque coi.leur de vraisemblance, il s'arrête à cette vraisemblance , au préjudice de toutes les raisons contraires. Parce qu'il y a des dévots hypocrites, il conclut d'abord que tous le peuvent être ; et de là passant plus loin, il s'assure que la plupart et même communément tous le sont. Il s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion, que ceux qu'on croit dans le monde mener une vie plus régulière et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui ; que la différence qu'il y a entre lui et eux, c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés et plus adroits à se cacher, mais qu'ils ont du reste
leurs engagements comme il a les siens ; que pour certains vices grossiers que le respect humain leur fait éviter, ils en ont d'autres, plus spirituels à la vérité, mais qui ne sont pas moins condamnables devant Dieu; que, s'ils ne sont pas débauchés, ils sont orgueilleux, ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés. D'où vient que, malgré leur régularité et son libertinage, il a même l'assurance, je devrais dire l'extravagance, de se croire dans un sens moins coupable qu'eux, parce qn'il est au moins de bonne foi, et qu'il n'affecte point de paraître œ qu'il n'est pas. Voilà les préjugés d'un libertin qui vont effacer, autant qu'il est possible, de son esprit, toute idée dç la véritable piété, et lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi n*eat qu'une chimère, qu'un nom dont les hommes se font honneur, mais qui ne subsiste que dans leur imagination, qui, dans sa signification propre et rigoureuse, surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce, et qui, par conséquent, ne se trouve nulle part dans le monde. Voilà, dis-je, de quoi il se prévient, et sur quoi il ne veut rien entendre qui le puisse détromper K »
La pratique des âmes a révélé au prédicateur un autre effet de riiypocrisie, plus bizarre encore et plus détourné. Combien de chrétiens, timides et lâches, dissimulent les sentiments de piété qu'ils ont au fond de l'âme, de crainte d'être appelés hypocrites, et le deviennent en effet, par la peur de le paraître ! Voyez avec quelle judicieuse finesse Bourdaloue les montre méritant le reproche pour ranroir trop redouté.
« Ils voudraient s'attacher à Dieu et faire profession de le servir... Ils ont du penchant pour la piété; ils connaissent làdessus leurs obligations, et ils seraient très-disposés à y satis« faire... Mais, dès qu'il faut faire le premier pas, une malheoreuse réflexion survient, et c'est assez pour les retenir. Que pensera-t-on de moi, et à quels raisonnements vais-je m^exposcr? Croira-t-on que c'est la piété qui me f.iij agir? On se figurera que j'ai mes vues et que je tends à mes fins; on empuisunnera mes plus saintes actions; on donnera à mes plus
1. DomiDicalcs, 7« dimanche après la Pentecôte, sur FHffpoeniie, ire partie, t. VI, p. 211-213.
Iroites intentions un mauvais tour, et Ton en rira. N'est-ce )as ainsi qu'on demeure dans un état de vie d'où l'on souhaiierait de sortir, et que pour éviter une hypocrisie, du moins 30ur en éviter la réputation et le nom, on tombe, pour ainsi lire, dans une autre. Car si c'est une hypocrisie d'avoir les lehors de la piété sans en avoir le fond, n'en est-ce pas une l'avoir dans le cœur l'estime de la piété, le désir de la piété, es sentiments de la piété, et d'affecter des dehors tout opposés; le condamner en apparence ce qu'intérieurement on approuve ît d'approuver ce qu'intérieurement on condamne, de se déîlarer pour le monde et d'en suivre les voies corrompues, orsqu'on en connaît la corruption , qu'on en a même une jecrète horreur, et qu'on gémit de s'y voir engagé;... en un mot, de se montrer tout autre qu'on n'est en effet * ? »
Ainsi le moraliste, aidé du dialecticien, découvre à ['âme dupe d'elle-même les contradictions où elle s'égare, 3t la contraint de se connaître.
C'est en effet le caractère des vrais moralistes, et le mé- .^te dont ils se piquent, de voir en nous plus clair que lous. Tout leur effort se réduit à discerner les principes le nos actions, et à nous en découvrir des motifs que nous gnorons ou que nous n'avouons qu'à demi. Comme la physionomie, la démarche et le maintien révèlent au spectateur attentif les sentiments intérieurs et les secrètes dispositions de l'âme, ainsi nos actions, notre manière de les etccomplir, le tour que nous leur donnons, trahissent en dépit de nous-mêmes nos désirs ou nos craintes, nos passions ou nos calculs ; et de même que celui-là seul sait •aire un portrait qui montre l'âme à travers le visage, de nême aussi le moraliste, qui fait le portrait du cœur hunain, saisit derrière nos actes les mobiles cachés qui nous dirigent.
1 . Domiûicales, 7® dimanche après la Pentefcôte, sur tHypocrisiey !• partie, t. VI, p. 220-221.
Mais pour s'orienter dans l'infinie diversité d'actions particulières qui remplissent le spectacle compliqué de la vie humaine, il faut connaître la nature, la force relative, le jeu réciproque des principaux ressorts qui donnent Fim pulsion à notre volonté. On sait par exemple comment La Rochefoucauld réduit tous ces ressorts à un seul : Tamourpropre. Le sens indéterminé de ce mot si complexe permet à La Rochefoucauld de donner une apparence spécieose même aux sentences les plus injustes et aux paradoxes les plus audacieux. L'amour-propre, dans l'acception la plus générale, c'est-à-dire l'amour de soi, est un sentiment si naturel à tout homme, et si légitime, qu'on peut toujours y rattacher presque toute notre conduite, et, dans une certaine mesure, les actions vertueuses elles-mêmes. Mais l'amour-propre, dans la pensée de La Rochefoucauld, ne signifie guère que l'une de ces deux choses : la vanité ou l'intérêt, La passion même n'y est pas comprise. Je sais que les passions sont souvent nommées dans les Maxmes; mais La Rochefoucauld leur laisse en somme peu de place dans la vie humaine, ou du moins }es passions chez lai sont toujours si dissimulées et si politiques, que l'ardeur qui leur est propre s'éteint dans de froids calculs, et qu'à vrai dire elles cessent d'être des passions pour devenir des intérêts. D'autre part, l'amour du bien en soi, le sentiment du devoir, les dévouements sincères, le sacrifice généreux et gratuit, tout cela, La Rochefoucauld l'efface et le nie. Il est donc doublement exclusif. L'esprit subtil et systématique do ce moraliste d'intrigue n'a compris ni la rectitude des consciences vertueuses, ni les élans spontanés de la passion. Comblez ces deux grandes lacunes du système moral de La Rochefoucauld : ajoutez aux deux mobiles qu'il veut partout découvrir ces deux autres qu'il annule, et vous avez les quatre principes essentiels qui dirigent notre conduite : vertu, vanité, intérêt, passion; voilà de qad motiver et classer toutes les actions humaines.
Bourdaloue a sur la Rochefocauld cet avantage de connaître la force et l'empire de ces quatre principes. 11 fait