DIVERS MOBILES DES ACTIONS HUMAINES
à chacun d'eux sa part; il sait comment ils se combinent ou se contrarient dans les âmes; il découvre enfin l'homme tout entier, et n'a besoin, pour l'expliquer, ni de raffinements ni de paradoxes.
Tenir pour des chimères les motifs généreux et purs, cet excès n'est point à craindre d'un prédicateur animé du véritable esprit chrétien, et qui voit dans l'homme une créature déchue, mais non irrémédiablement pervertie, ni radicalement impuissante. La Rochefoucauld, en homme prudent et avisé, prétend couvrir les Maximes de l'autorité « de plusieurs Pères de l'Église; » s'il faut l'en croire, « il n'a considéré les hommes que dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché, et ainsi la manière dont il parle de ce nombre infini de défauts qui se rencontrent dans leurs vertus apparentes ne regarde point ceux que Dieu en préserve par une grâce particulière. » Cette précaution pieuse pouvait satisfaire les jansénistes : madame de Sablé et ses amis ne demandaient pas davantage. Aux yeux d'un prédicateur orthodoxe, aux yeux de Bourdaloue notamment, nous le savons, les élus et les saints ne sont pas tels seulement en vertu « d'une grâce particulière, » mais aussi par leurs efTorts propres, par l'énergie de leur bonne volonté et de leur zèle, par l'usage excellent qu'ils ont fait de leur liberté. Dans ses quatre sermons pour la fête de tous les Saints, dans ses quinze Panégyriques, partout Bourdaloue exalte les saints non-seulement pour avoir reçu des grâces extraordinaires, mais pour les avoir méritées; il représente la gloire où ils sont parvenus non comme un privilège, mais comme une récompense; il fait à ceux qui l'entendent l'honneur de leur demander les mêmes victoires, et de leur promettre, s'ils le veulent, les mêmes couronnes. Ainsi ces hommes incomparables, si supérieurs à notre faiblesse, la relèvent en même temps et la fortifient : car la croyance aux saints n'est pas seulement une humble reconnaissance des mystérieux effets de la grâce divine; elle est en même temps le plus éclatant hommage qu'on puisse
rendre au mérite et à refficacité des vertus humâmes.
Mais si les hommes n'agissaient que par vertu, prédicateurs et moralistes n'auraient plus rien à faire ici-bas, de même qu'on ne connaîtrait pas les médecins, si tout le monde se portait hien. Et voilà peut-être pourquoi tant de gens n'aiment ni les uns ni les autres : les prédicateurs et les moralistes nous rappellent que nous sommes enclins au vice ; les médecins, que nous sommes sujets à la maladie. Toujours sincères et droites, les âmes se découvriraient d'elles-mêmes et préviendraient toutes les exhortations : il n'y aurait plus ni mérite à les peindre, ni besoin de les gourmander. Malheureusement, ce temps où les prédicateurs et les moralistes disparaîtront faute d'emploi n'est pas encore venu. Il faut le reconnaître, la vanité, l'intérêt, la passion régnent dans le monde avec prépondérance, sinon sans partage.
L'esprit de vanité ou d'orgueil est, de tous les ressorts qui nous font agir, le plus subtil, leplusinsaisissable, jusqu'à se dissimuler sous les apparences de son contraire. Aussi Bourdaloue s'applique-t-il aie découvrir sous les faux dehors qui le cachent. Il distingue, comme La Bruyère, entre l'humilité chrétienne et la modestie, « vertu chimérique, qui, sous les apparences de l'humilité, cache peut-être tous les désordres de la plus subtile vanité *; » entre l'humilité véritable, sincère, et cette humilité menteuse dont l'orgueil s'accommode et sait même tirer profit.
« Il est vrai, vous ne parlez de vous que dans les termes les plus modestes et les plus humbles. Vous rejetez tous les éloges qu^on vous donne; vous rabaissez toutes les bonnes qualités qu'on vous attribue ; vous paraissez confus de tous les honneurs qu'on vous rend; enfin vous ne témoignez pour vous-même que du mépris. Tout cela est édiiiant. Mais du reste, ce même mépris de votre personne, que quelque autre vienne à vous le marquer, ou par une parole, ou par un geste, ou par une œillade, vous voilà tout à coup déconcerté : votre cœur se sou-