LA VANITÉ
lève, le feu vous monte au. visage, vous vous mettez en défense, et vous répondez avec aigreur. Que d'humilité et d'orgueil tout ensemble! Mais tout opposés que semblent être l'un et l'autre, il n'est pas malaisé de les concilier. C'est qu'à parler modestement et à témoigner du mépris pour soi-même, il n'y a qu'une humiliation apparente, et qu'il y a même une sorte de gloire ; mais à se voir méprisé de la part d'autrui, c'est là que l'humiliation est véritable, et par là même qu'elle devient insupportable *. »
Veut-on voir la piquante mise en scène de ces réflexions de Bourdaloue? Qu'on lise l'anecdote suivante : « Gomberville était devenu tout à fait janséniste et ami de Port- Royal... Il pleurait le mal qu'il s'imaginait avoir fait par son roman de Polexandre.., Par une contradiction assez naturelle, en même temps qu'il s'exagérait et se plaisait à exagérer aux autres le mal qu'avait causé cet innocent Polexandre^ il n'aimait pas trop que les autres le félicitassent trop nettement de son repentir. Un jour le médecin Dodart y fut pris; il lui disait, ou à peu près : Je suis bien aise de voir qu'enfin vous regrettez le mal produit par ces détestables romans... — Pas si détestables! répondit le bonhomme en se redressant. Quoi qu'il en soit des termes mêmes, Dodart rapporte qu'il fut relevé très-rudement, et qu'il en resta tout scandalisé. Il y a de ces reproches qu'on ne prend bien que de soi seul, parce que seul on sait y mettre l'accent ^ » Cette dernière phrase résume avec une finesse exquise le passage de Bourdaloue et méritait d'en être rapprochée. Au surplus, l'illustre jésuite ne nous saurait pas mauvais gré d'aller chercher à Port-Royal un exemple de cette humilité à demi humble, qui se mesure k elle-même les mortifications, mais refuse de les subir. «Je veux bien prendre ma part des sermons que j'entends, disait de même Louis XIV; mais je n'aime pas qu'on me la fasse. »
Ainsi pensent les rois et les romanciers, et tant d'autres
1. Pensées diverses sur f Humilité et rOrgueil, t. XIV, p. 444.