‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 209 sur 341 · LA VANITÉ · texte numérisé non relu

LA VANITÉ

ji elle se mêle même à nos rapports avec Dieu , comment espérer qu'elle soit bannie de notre commerce avec Qos semblables? Elle se glisse dans les amitiés les plus intimes ; elle s'interpose entre nos amis et nous pour arrêter leurs avertissements ou leurs conseils , pour intimider, leur franchise,

« Un ami sincère et fidèle, à force d'être fidèle et sincère nous devient odieux. Nous le voulons fidèle, mais fidèle avec discrétion, fidèle avec circonspection, iidèle avec précaution. Nous voulons qu'il soit sincère, mais sincère jusqii es à un certain point... Nous prétendons qu'une partie de sa fidélité doit consister à nous être quelquefois un peu moins fidèle. Nous prétendons que s'il s'agit de certaines vérités assommantes, pardonnezmoi cette expression, le devoir d'un ami, quoique sincère, est de nous les adoucir, de les envelopper, de nous y préparer, de bien prendre et son temps et le nôtre pour nous les faire entendre... Où est celui qui le voulût autrement et sincère et fidèle, qu'à ces conditions ; c'est-à-dire où est l'homme assez sûr de lui-même ou assez solidement humble, qui, touché du désir de se connaître, s'accommodât d'un ami fidèle sans' prudence, d'un ami dont l'ingénuité allât jusques à la simplicité, jusques à Timportunité ? Un ami de ce caractère, pour peu que nous nous sentions faibles, et que la vérité nous blesse, nous est plus incommode qu'un ennemi. Car au moins sommes-nous en droit de ne pas croire un ennemi ; s'il nous condamne, nous pouvons penser que c'est prévention, aversion, jalousie ; mais d'un ami dont on ne peut accuser ni soupçonner les intentions, certain trait de sincérité est comme un coup de foudre qui nous écrase *. »

La vanité altère jusqu'à la sincérité de nos rapports avec nous-mêmes ; elle masque à nosyeux le fond de notre âme, et détourne nos regards du spe*ctacle de notre for intérieur. Car d'où vient que « nous craignons mortellement» de nous connaître? C'est, répond Bourdaloue après .saint Augustin.

« Parce que nous savons qu'en nous connaissant nous serions

1. Carême. Sermon pour le lundi de la première semaine, sur le Jugement dernier^ première partie, t. II, p. 182.

obligés de nous haïr, et que si nous venions à pénétrer le fond de notre misère, nous ne pourrions plus soutenir ramonrpropre qui nous possède et qui règne dans notre cœur. De là vient que, par un instinct secret de cet amour, nous nous éloignons de cette connaissance de nous-mêmes, et que dans la vie il n'est rien pour Fhomme de plus fâcheux ni de plus importun que de rentrer dans soi-même, de faire réflexion sur soi-même, de s'étudier et de se juger soi-même, parce que toot cela ne peut aboutir qu'à l'humilier, et par conséquent qu'à troubler la possession où il est de se flatter et de se complaire en lui-même. Tout cela néanmoins est de l'ordre; et c'est une chose monstrueuse, dit saint Ghrysostome, qu'une créature intelligente ne se connaisse jamais, et un dérèglement énorme que ne se connaissant jamais, elle s'aime toigours injustement 1. »

Prédicateur chrétien, Bourdaloue devait insister principalement sur ces « dérèglements énormes » de la vanité. Mais la vanité n'est pas seulement un vice préjudiciable au salut, elle ^st aussi un travers dont fiourdaloue ne s'interdit pas d'observer et de peindre les ridicules. Elle inspirera, par exemple, au même homme l'humeur la plus chagrine pour critiquer le présent et l'admiratioD la plus excessive pour exalter le passé.

(i La ressource de l'orgueilleux, lorsque l'évidence des choses le convainc malgré lui de son incapacité et de son insuffisance, est de se persuader qu'elle lui est commune avec les autres. Ce qu'il n'est pas capable de bien faire, il ne peut croire qu'il y ait quelqu'un qui le fasse bien. Un mauvais orateur ne convient qu'avec des peines extrêmes qu'il y en «dt de bons. Il reconnaîtra aisément qu'il y en a eu autrefob, parce qu'il n'entre avec ceux d*autrefois en nulle concurrence. Il les exaltera même comme des modèles inimitables ; il les regrettera, il demandera où ils sont, s'épanchera là-dessus dans les termes les plus pompeux et les plus magnifiques; mais pourquoi? Est-ce qu'il s'intéresse beaucoup à la gloire de ces morts ? non,

1. Dominicales. Sermon pour le 24« dimanche après la Pentecôte, sur leJujnment de Dieu, l" partie, t. Vit, p. 336. — Cf. même peusée, t. XIV, p. 394.

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