LA VANITÉ ET L'INTÉRÊT
certes ; mais, pour une maligne consolation de son orgueil, il voudrait, en relevant le mérite des morts, obscurcir le mérite des vivants et le rabaisser *. »
Voilà les petits calculs du vaniteux; voici ses a simplicités : »
« Tel aurait été un grand homme, si on ne Tavait jamais loué ; mais la louange l'a perdu. Elle l'a rendu vain, et sa vanité l'a fait tomber dans des faiblesses pitoyables, et en mille simplicités qui inspirent pour lui du mépris... Car il n'y a point d'homme plus simple qu'un homme vain. On lui fera accroire toutes choses dès qu'elles seront à sa louange. Est-il chagrin et de mauvaise humeur; louez-le, et bientôt vous lui verrez reprendre toute sa gaieté. Les gens le remarquent, le font remarquer aux autres et s'en divertissent. C'est ainsi que, sans le vouloir ni l'apercevoir, il vérifie dans sa personne cette parole de l'Évangile, que celui qui s'élève sera abaissé et humilié. Comme donc l'ambition, selon le mot de saint Bernard, est la croix de l'ambitieux, je puis ajouter que souvent l'orgueil devient l'humiliation de l' orgueilleux *. »
On le voit, nul moraliste profane n'a mieux que Bourdaloue connu et démasqué la vanité. L'intérêt, avec sa merveilleuse puissance de colorer à nos yeux les hommes et les choses, n'est pas moins bien observé ni moins exactement décrit. S'agit-il des jugements que nous portons sur nos semblables; « l'intérêt, dit Bourdaloue, est comme un nuage entre eux et nous, que notre raison n'a pas la force de dissiper. »
a Nous jugeons des hommes,... non point parce qu'ils sont ; non point par les qualités bonnes ou mauvaises qu'ils ont, mais par le bien ou le mal qui nous en revient... Qu'un homme soit dans nos intérêts, ou que nous ayons intérêt à le faire valoir, dès là nous nous persuadons qu'il vaut beaucoup. Sans autre titre que celui-là, il est, dans notre estime, propre à tout et capable de tout : au contraire, que l'intérêt nous aliène
1. Pensées diverses sur CHumilité et C Orgueil, t. XIV, p. 452.