‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 212 sur 341 · L'INTÉRÊT ET LES PASSIONS · texte numérisé non relu

L'INTÉRÊT ET LES PASSIONS

lanterie que quand il a été de son intérêt que le péché ne fut plus péché ; et que s'il en est venu, comme l'athée, jusqu'à conclure dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu, ce n'est que quand il a été de son intérêt que l'être de Dieu fût anéanti *. »

Même sur les devoirs de conscience les plus importants et les mieux établis, comme l'intérêt, selon la belle expression de Bourdaloue, « fascine les yeux de Tâme ! » Aussitôt qu'il paraît, comme notre rectitude est prompte à fléchir, comme nos principes deviennent tout à coup faciles et conciliants, comme il nous coûte peu de les abandonner et de les trahir! Nous avons déjà, on s'en souvient ', cité une page spirituelle où Bourdaloue met malicieusement à cette redoutable épreuve la conscience des plus honnêtes gens. Ce doute soudain que la révélation de l'intérêt caché fait naître en cet homme tout à l'heure si sûr dans ses principes, si convaincant dans ses démonstrations, si étroit dans sa morale; ces maximes « qu'il croyait indubitables, » et qui (( ne lui semblent plus si certaines ; » ces objections «insoutenables» qui ne sont plus «si frivoles;» enfin, ces raisonnements, ces subtilités dont il cherche à couvrir sa palinodie, jusqu'à « autoriser ce qu'il condamnait d'une première vue lorsqu'il n'y voyait pas son intérêt engagé : » tout cela ne fournirait-il pas à un poëte comique le thème d'une scène aussi piquante que vraie?

Mais le spectacle des choses humaines n'est pas toujours une comédie. Les troubles de la passion, ses violences, ses déchirements, tout ce côté tragique et parfois terrible de la vie n'échappe pas à Bourdaloue. Qu'on en juge par cette éloquente peinture d'un homme dont la passion de l'amour a fait sa victime.

« Soit qu'on la considère dans sa naissance, soit qu'on la suive dans ses progrès, soit qu'on en juge par l'issue, n'est-elle pas, de tous les maux sans exception, le plus inquiet? Dans sa naissance : car quel tourment, par exemple, est comparable à

i. Homélie sur C évangile de C Aveugle-né, !'• partie, t. III, p. 309. 2. V. première partie, chap. II, p. 124-125.

celui d*un esprit blessé qui aime, et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé; qui veut plaire, et qui pour cela même déplaît; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts? Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inatilement languir? et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'estce pas ce qui l'infatué, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans l'impuissance de s'en aider ? En sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malbeureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens, tandis que les autres, peu toucbés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou en ont pitié.

« Voilà, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle esf sa déplorable destinée. Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment!.... En aimant, est- on jamais content de la p6^ sonne qu'on aime?... Car dans ce commerce d'amitiés mondaines et par conséquent impures, combien de fausses apparences! combien de dissimulations! combien de tromperies !..• Et pour peu que l'autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légitimes, mais affligeants et désolants, doivent lui déchii^er l'âme et le consumer 1... Que la passion, comme il arrive presque immanquablement, se tourne en jalousie ; quel enfer 1 Dieu peut-il mieux se venger d'im impudique qu'en le laissant venir là ? Du moment que la jalousie s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bourreau que lui-même pour le mettre à la torture et à la gêne? Que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent ! que de tristes et d'aifreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes, et à se lenH plir de iiel et de venin contre des rivaux peut-être imaginaires! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce qu'il craignait de voir, quoiqu'il le cbcrchât avec tant d'empressement et de vigilance, quels dépits et quelle fureurs 1 et quelle image plus naturelle puurrais-jc vous en donner que les pleurs des danmés et leurs grincements de dents? FLetus et stridor deniium, (Matth. 22.)

Enfin, quelle issue et quel dénouement ordinaire ont ces

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