LES PASSIONS
criminelles intrigues? La seule vue de Favenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même, et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion finira; et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable; c'est-àdire qu'elle s'usera et se changera en dégoût : mais ce que j'en dois plus craindre, c'est qu'elle finisse jieut-être par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera, par un mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion, qui me mettra hors d'état de paraître dans le monde dont je serai la fable, qui m'en bannira pour jamais; c'est qu'elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi, et qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort. Ah! mon Dieu! nous ne le comprenions pas, mais il est vrai que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés * . »
Nous n'avons voulu presqye rien retrancher de cette page si expressive et si pleine. Les amçrtumes et le premier « ensorcellement » de rameur naissant, les incertitudes et les tristesses de l'amour satisfait, les dépits et les fureurs de l'amour trompé, et enfin le dégoût ou la honte, dénouements monotones et châtiments inévitables de ces liaisons criminelles ; quel tableau ! Toutes les vicissitudes de la passion, toutes les conditions où elle engage l'homme qu'elle opprime, Bourdaloue les parcourt et les énumère dans cette peinture précise et hardie sans être indiscrète ni trop complaisante. Nos romanciers et nos dramaturges ont souvent entrepris de raconter avec plus de longueur et moins de sévérité que Bourdaloue ce qu'ils appellent Vhistoire (T une passion : cette histoire, Bourdaloue vient de nous la raconter en une page, et tout ce que la sainteté de la parole chrétienne permettait de dire, il l'a dit.
On ne doit point parler à toutes les passions le même
1. Cfirême. Serm. pour le 3« dimanche, sur rimpureté, fin de la 1" partie, t. III, p. 92-94.
langage, ni les combattre par les mêmes armes. Celle que Bourdaloue vient de peindre s'empare de l'âme parla double séduction du cœur et des sens, par le penchant instinctif et violent de la nature. Aussi fallait-il montrer avec force dans quel « enfer » ces entraînements précipitent ceux qui s*y abandonnent. Mais que Bourdaloae s'attaque par exemple à l'envie, il s'y prendra tout autrement. Il sait que cette passion honteuse, et qui rougirait de s'avouer, ne règne point sur les âmes par ses naturels attraits, mais qu'elle s'y insinue sous le couvert d'intentions droites et de sentiments louables.
« Il ne sufQt pas de détester cette passion ; le point essentiel est de vous garantir de ses siirprises, et d'employer toutes les lumières de la grâce à en découvrir dans vous les mouvements secrets, parce que c'est la plus subtile de toutes les tentations. Une passion chamelle se fait aisément connaître, et, quelque dangereuse qu'elle soit pour nous corrompre, elle est incapable de nous tromper. Mais l'envie a mille déguisements, mille fausses couleurs sous lesquelles elle se présente à notre esprit, et à la faveur desquelles elle se glisse imperceptiblement dails notre cœur. . . La grande maxime est donc de vous défier sur cela des prétextes les plus apparents, et en particulier da prétexte de l'émulation ; car s'il y a des émulations de vertn, il y en a de contention et de jalousie, et l'expérience nous approid que, pour une émulation légitime, il y en a cent de criminellei. Surtout, mes frères, disait saint Augustin, n'exerçons jamais nos envies sous le prétexte de la piété, ou plutôt ne faisons jamais servir la piété à la plus basse de nos piassions, qui est l'envie... 11 ne faut qu'une passion d'envie pour anéantir dans nous tous les effets de la grâce. Avec cela nous avons bean faire les zélés, nous avons beau travailler pour Dieu, nous avcDB beau vouloir observer la loi ; ce ver de l'envie infectera tout : pourquoi ? parce que du bien même que nous ferons par ce principe naîtront les dissensions, les animosités, les querelles, les schismes, les hérésies ; car ce sont là, mes chers anditenn, les suites naturelles que l'envie traîne après soi ; et mille épreuves n'ont-elles pas dû nous l'apprendre * ? »
1. Mystères. d« serm. sur la Passion de Jésm-Christ, i^ partie, t. X, p. 175.