‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 220 sur 341 · LIBERTÉ DE LA CHAIRE AU XV1I« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DE LA CHAIRE AU XV1I« SIÈCLE

des séminaires ou dans les habitudes attardées de quelques vieux curés de nos campagnes. De là cette familiarité des prédicateurs chrétiens au dix-septième siècle, familiarité si justement relevée dans Bossuet, mais qui n'est point particulière à lui seul, qu'on retrouve chez presque tous les orateurs sacrés de ce temps, chez le P. Lejeune, chez le P. de Lingendes, et, nous l'avons vu, chez Bourdaloue luimême.

De récents et curieux travaux * nous ont appris à quels excès, aggravés par le mauvais goût, se porta souvent cette liberté de la parole chrétienne. Des personnalités grossières, de vulgaires injures n'étaient pas rares. Sur ce point comme sur tous les autres, la prédication avait fait, dans la première partie du dix-septième siècle, des progrès lents, mais continus et efficaces. Les prêtres animés de l'esprit de saint François de Sales, ou formés à la saine et grave école de l'Oratoire, beaucoup de jésuites même, rompant avec les traditions du P. Nouet ou du P. Maimbourg, enfin toute une lignée de prédicateurs sérieux et vraiment évangéliques, depuis le P. Bourgoing jusqu'à l'incomparable Bossuet, avaient tempéré, sans la détruire, la liberté de la chaire. Bourdaloue en hérita, se garda de la laisser perdre, et la tournant, comme il faisait de. toutes les ressources que lui offrait l'éloquence sacrée, à la réformation des mœurs, il en usa sans témérité comme sans fausse prudence, pour peindre ses contemporains à leurs propres yeux. C'est dans cette peinture, objet de l'étude qui nous reste à faire, que nous admirerons surtout cette indépendance apostolique de Bourdaloue, courageuse, intrépide quand il s'agit de la vérité et du salut des âmes, hardie parfois « à faire trembler, w mais toujours respectueuse des bienséances et discrète dans son audace.

Car il ne faut pas se méprendre sur le caractère et sur le but de ces peintures du temps. Il n'y faut pas voir des

1. Voy. notamment l'ouvrage de M. Jacquinet, des Prédicateurs du xviio siècle avant Bossuet, et celui de M. Ch. Labitte, les Prédicateur.^ de la Ligup.

satires complaisantes, multipliées à dessein par l'oratenr pour assurer à ses discours un retentissement de mauvais aloi, peut-être un succès de scandale. Nous connaissons trop ce que fut Bourdaloue pour concevoir un pareil soupçon. «Rien n'est plus pénétrant, quoique rien ne soit moins satirique, que le génie chrétien, » a dit un critique peu suspect de partialité pour la religion, l'historien de Port- Royal *. Bourdaloue est la preuve de cette vérité, plus encore, j'imagine, que ceux qui inspirèrent les Provinciales, On a déjà observé que les peintures des mœurs contemporaines ne sont pas chez Bourdaloue de purs ornements, des morceaux introduits sans nécessité dans le tissa du discours, et qui s'en pourraient aisément détacher. Répétons qu'elles font partie intégrante de la démonstration, qu'elles ne sont autre chose que des applications nécessaires pour donner à la doctrine une évidence sensible et un caractère manifestement pratique. L'abbé d'OIivet l'a fort bien marqué dans ces lignes excellentes. «Pour aller droit à la réformation des mœurs, il commençait toujours par établir sur des principes bien liés et bien déduits une proposition morale ; et après, de peur que l'auditeur ne se fît point l'application de ces principes, il la fieiisait lui-même par un détail merveilleux, où la vie des hommes était peinte au naturel. Or ce détail étant ce qu'il y avait de plus neuf, et ce qui par conséquent frappa d*abord le plus dans le P. Bourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter. On ne vit que portraits, que caractères dans leurs sermons. Ils ne songèrent pas que dans le P. Bourdaloue, ces peintures de mœurs viennent toujours ou comme preuves, ou comme conséquences ; que sans cela elles y seraient hors d'œuvre, et qu'un sermon, qui n'est qu'un tissu de caractères, ne prouve rien. De l'accessoire ils en firent le principal, et d'une très-petite partie le tout '. » La peinture des mœurs

i. Port-Royal.i. Il, p. 39.

2. Hist. de t Académie française ^ publiée par Ch. Livet. Parit, Didier, 1858. T. II, p. 321.

Page 1