PEINTURE GJÉNÉRALE ET IMPERSONNELLE
garderons du puéril plaisir de multiplier les hypothèses arbitraires. Nous risquerions non-seulement de perdre notre temps à un travail vain, mais encore de dénaturer l'esprit de la prédication de Bourdaloue en considérant l'allusion chez lui comme un artifice habituel pour piquer la curiosité.
Un sujet d'étude plus digne de lui, plus solide, et d'un intérêt plus sérieux, consiste à chercher dans les œuvres de notre prédicateur et à en dégager la peinture des mœurs de son temps, peinture générale et impersonnelle, mais tellement exacte, précise et détaillée, qu'à défaut de tout autre document, les sermons de Bourdaloue nous fourniraient tous les éléments nécessaires pour porter sur la société du dix-septième siècle un jugement équitable et complet. Supposez qu'au lieu d'être venus deux cents ans à peine après Bourdaloue, nous vivions à une époque où les hommes du dix-septième siècle seront devenus des anciens; supposez que nous ayons perdu Saint-Simon, madame de Sévigné, La Bruyère, tous les Mémoires, tous les monuments qui éclairent d'une si vive lumière ce temps mémorable, et qu'on n'ait conservé que les œuvres de Bourdaloue : avec ce seul livre, nous aurions de quoi pénétrer plus profondément dans la connaissance du grand siècle, et apprécier plus justement sa valeur morale, que ne le font beaucoup de nos histoires officielles et convenues. Mais, fort heureusement, nous avons encore et Saint- Simon, et madame de Sévigné, et tous ces autres précieux témoins : nous les rapprocherons de Bourdaloue ; ils nous seront d'un grand secours pour l'interpréter et pour le contrôler. De la sorte, en même temps que nous verrons passer sous nos yeux, avec ses vrais caractères, toute cette société à laquelle s'adressait Bourdaloue, nous nous rendrons un compte plus exact de la valeur et de la portée qu'avait dans ses discours la peinture des mœurs contemporaines, et nous achèverons d'expliquer l'intérêt qu'offrait aux auditeurs cette forte et libre prédication.
Ce ne sont point les mœurs des bourgeois et des petites
gens dont Bourdaloue nous offre le tableau. La première raison en est sans doute que la plupart de ses discours, au moins de ceux qui nous sont parvenus, furent prêches à la cour, ou devant ce que la ville contenait de plus riche et de plus brillant. Or nous savons qu'il était trop pratique pour ne pas parler à ses auditeurs surtout d'eux-mêmes. Mais uneaaire raison qui déterminait Bourdaloue à insister aussi fortement sur la conduite et sur les mœurs des puissants du monde, c'est qu'ils exerçaient sur la nation tout entière une influence alors surtout souveraine, celle de l'exemple. Dans un pays comme le nôtre, où l'esprit d'imitation règne partout, où la mode s'impose avec un empire tyrannique, et dans une société aussi rigoureusement hiérarchique qae celle du dix-septième siècle, le peuple se réglait sur la bou^ geoisie, la bourgeoisie sur la noblesse, la noblesse sor la cour, comme la cour elle-même sur le roi. Saint-Simon disait que la cour était a un abrégé de l'État ^ : » maxime étroite au point de vue politique, et féconde en déceptions cruelles, parce qu'elle ne (enait point compte de ce qui se passait dans la masse de la nation : mais maxime trop vraie, si on l'applique à l'histoire des mœurs publiques, parce que c'était la cour qui donnait l'impulsion et qui fournissait les modèles. Aussi Bourdaloue rappelait-il sans cesse à ses auditeurs les conséquences de leurs actions et l'étendue de leur responsabilité. Dans son vigoureux sermon sur le Scandale, prêché devant le roi, il les exhortait à répéter la prière qu'adressait à Dieu le roi David : Ah occultis mets munda me, et ab alienis parce servo tuo. (Psalm. 18.)
« Pardonnez-moi les péchés du prochain dont je me suis rendu responsable, les péchés du prochain à quoi j'ai malheureusement coopéré, les péchés du prochain dont ma scandaleuse conduite a été la source empoisonnée... Dois-je répondre d'un autre que de moi? disait Caïn en parlant à Dieu t... M'a-
1. Saint-Simon, éd. Chéruel, t. VIII, c. ix, p. 182. — Bourdaloue disait lui-mêuie : La cour, « ce monde que je puis appeler Tabrégé dn monde. » 1. 1, p. 210.