BOURDALOUE PEINT LES MOEURS DES GRANDS
vez-vous établi le tuteur et le gardien de mon frère Î^ATwm culstos fratris mei sum ego? iGen. 4.) Langage que tiennent encore tous les jours tant de mondains : Suis-je chargé du salut d*autrui? en suis-je responsable? Oui, reprend le Seigneur; vous m'en répondrez... Car c'est par vos sollicitations que votre frère s'est perdu... C'est vous qui. par l'attrait et le charme de votre vie dissolue, lui avez empoisonné le cœur... S'il s est livré à toutes ses passions^ c'est par la fausse gloire qu'il s'est faite de vous imiter... Si donc le scandale vient de la même soui'ce d'où l'édification et le bon exemple auraient dû venir, ou, pour m'expliquer plus clairement, si celui qui dans l'ordre de Dieu a une obligation spéciale d'élever les autres est le premier à les scandaliser, ah 1 chrétiens, c'est ce qui met le comble à la malédiction du Fils de Dieu, et c'est alors qu'il faut doublement s'écrier avec lui : Vœ autem homini illil Malheur à cet homme 1 Pourquoi? parce que c'est alors, dit saint Chrysostome, que le scandale est plus contagieux, et qu'il fait dans les âmes de plus promptes et de plus profondes impressions, parce que c'est alors qu'il est plus difficile de s'en préserver, parce que c'est alors que l'impiété en tire un plus grand avantage, et que la licence et le relâchement s'en font un titre plus spécieux, non-seulement de possession, mais de prescription i, »
On ne s'étonnera pas que celui qui tenait un pareil langage ait consacré toute son énergie à faire régner parmi les puissants le christianisme et la vertu. Il sentait que gagner ces âmes, c'était en gagner des milliers d'autres, et que, pour avoir toute sa portée, l'enseignement chrétien devait viser en haut.
Ainsi la cour, la noblesse, la magistrature, le clergé, les riches et les grands, enfin tous ceux à qui appartenait l'ascendant de l'autorité et de l'exemple; tel est le sujet ordinaire de la peinture des mœurs dans Bourdaloue. Nous n'avons point à le regretter. Pour nous aussi, et par les mêmes raisons, l'intérêt du spectacle au dix-septième siècle se concentre dans les premiers rangs de la société. C'est là, dans cette élite prépondérante, que nous trouvons
1. Premier Avant. 2« dimanche, sur le Scandale, 1" partie, 1. 1, p. 82 et 74.
les germes, bons ou mauvais, qui se propageront ensuite et se développeront dans tout le reste de la nation. Un penseur de notre temps a pu dire que la dépravation des classes inférieures, mal nouveau du siècle où nous vivons, provenait, par une filiation directe, des désordres du grand roi «qui inaugura en 1661 Tère actuelle de la corruption *,» parce que ces désordres ayant corrompu au dix-septième siècle la noblesse, l'immoralité passa au dix-huitième de la noblesse à la bourgeoisie, et, dans le nôtre, de la bourgeoisie à la masse du peuple. On peut contester l'exactitude de ces classifications absolues; on peut se demander même si la décadence a été aussi générale et aussi continue, ou si, en quelques points, le sentiment moral ne s'est pas plutôt relevé. Mais il est du moins incontestable que les mœurs de la cour et de la haute société sous Louis XIV expliquent et amènent le dix-huitième siècle. Apprenons donc de Bourdaloue quelles étaient au vrai ces mœurs qui exercèrent sur celles des générations postérieures, et, par suite, sur nos propres destinées, une influence si active et si puissante.
Commençons par avertir que le tableau sera sombre. Le prédicateur chrétien, c'est une remarque qu'il convient encore de faire à Tavance, est, par la nature même de sa mission, prodigue de censures et avare d'éloges : les éloges ne peuvent guère être dans sa bouche que des exceptions et des concessions. Mais on verra, nous l'espérons, que les reproches de Bourdaloue n'ont rien de vague, de déclamatoire, d'imaginaire; qu'ils ne s'adressent pas à des désordres exceptionnels que le prédicateur généraliserait à plaisir, mais à des vices répandus et communs. S'il est vrai d'ailleurs qu'en ne recueillant dans les
1. Le Play, t Organisation du travail ^ p. 172, note. — Voy. même ouvrage, chap. I, § 17, et les autres ouvrages de M. Le Play.