LA FAVEUR A L'EXCLUSION DU MÉRITE
comment s'étonner « si toutes les conditions du monde sont si avilies, si elles se trouvent remplies de tant d'indignes sujets * ? » Car « les premiers postes, Bourdaloue le dit sans détour, sont souvent occupés par les plus indignes, par les plus ignorants, par les plus vicieux, pendant que les sages, que les intelligents, que les gens de bien demeurent dans l'obscurité et dans l'oubli *. »
Comme la dernière des préoccupations, quand on sollicite une place, est de savoir si on est capable de la remplir, le moindre des soucis, quand on l'obtient, est d'en accomplir les obligations. On yeut des charges pour en louir, non pour s'en acquitter. Elles devraient imposer le travail et l'effort : on leur demande le plaisir et le repos.
« Par où justifiez-vous, demandait Bourdaloue, cette vie oisive et sans action, dans des places qui demandent une vigilance sans relâche, et toute votre attention?... Car être sans cesse occupé de ses divertissements et de son plaisir, et presque jamais de ses fonctions et de son emploi ; fuir un travail que vous devez au public, et que le public attend de vous; avoir horreur d'une assiduité nécessaire, que vous traitez de . captivité et d'esclavage ; se décharger sur autrui des soins qui vous regardent personnellement, et dont vous êtes par vousmêmes responsables ; ne pouvoir se tenir là où il faut être, et se trouver partout où il faudrait n'être pas ; rejeter tout<^ affaire qui incommode, qiii fatigue, quoique .Dieu ne vous ait faits ce que vous êtes que pour en être fatigués et incommodés ;... en un mot, ne prendre de votre condition que le doux et l'agréable, et en laisser le pénible et le rigoureux, secret que le monde enseigne, et que vous avez si bien appris; ce n'est pas assez : regarder d'un œil indifférent ce qui devrait vous donner de saintes inquiétudes, ce qui devrait exercer tout votre zèle, des abus qu'il faudrait corriger, des violences qu'il faudrait réprimer, des injustices qu'il faudrait réparer, des scandales qu'il faudrait faire cesser;... que dis-je? abuser de son pouvoir pour
1. Carême. Mercredi de la 2« semaine, sur t Ambition, l^e partie, t. II, p. 374.
2. Dominicales. Seizième dimanche après la Pentecôte, sur r Ambition, 2« partie, t. VII, p. 107.
satisfaire ses animosités particulières et ses ressentiments, pour autoriser ses vengeances, pour se rendre redoutable dans une ville, pour faire souffrir tout un pays et ne rien sooffiir soimême:... est-ce là ce que demande votre état?... Dieu, en vous 1 distinguant et en vous élevant, a-t-il prétendu vous entretenir dans Toisiveté, vous faire vivre dans le repos, fournir à toutes vos commodités, vous abandonner à vous-mêmes et à tous les désirs, à tous les ressentiments de votre cœur ? N*a-t-il fsât le monde que pour vous ? Ou n'est-ce pas pour le gouvemement et le bon ordre du monde qu'il vous a cboisis * ? >*
Ces rudes, mais sages remontrances étaient trop communément méritées. Aussi Bourdaloue se plaint-il à plusieurs reprises « du dérèglement universel dans Tadministration des charges publiques, et surtout, ajoute-t-il, dans la dispensation de la justice ^. » Ce sont en effet de graves accusations que le prédicateur, sur ce dernier point, fait entendre contre son siècle. Ici encore, les institutions étaient les premières coupables. On sait que le système de la vénalité et de l'hérédité des charges avait prévalu dans la magistrature : les magistrats y avaient sans doute gagné plus d'indépendance en face du pouvoir royal ; mais, pour tout le reste, les conséquences en étaient fâcheuses. On pouvait impunément être ignorant et incapable.
« C'est assez qu^on ait de quoi acheter cette charge pour croire qu'op est en état de la posséder et de l'exercer *. »
Il fallait bien passer certains examens : mais ce contrôle, devenu illusoire, n'arrêtait personne.
« Si les lois prescrivent quelque chose de plus, c'est-à-dire si elles exigent quelques épreuves pour la connaissance des su-
i. Carême. Mercredi de la 2^ semaine, sur fAmlnHon^ fin, t. II, p. 390-391.
2. Dominicales, l^r dim. ap. TÉpiphanie, sur le Devoùr des pères, etc.. 2« partie, t. V, p. 27.
3. Id. 16® dim. ap. la Pentecôte, sur rAmbition, 2« partie, t. MI| p. 107.