Madame de Sévigné. Lettre du 27 juin
3. Cette lettre a été citée par M. Pierre Clément. La Police sous Louis XIV, p. 193.
ne pouvant se résigner à mourir, s'il faut en croire le récit de Bayle, un peu suspect, il est vrai, lui donna peu de consolation Ml en eut davantage avec le maréchal de Luxembourg, qui trouvait matière dans sa vie, et jusque dans sa vieillesse, à bien des actes de contrition. « Je n'ai pas vécu comme M. de Luxembourg, dit Bourdaloue en le quittant, mais je voudrais mourir comme lui ^. « Car ce prédicateur, si menaçant quand il tonnait du haut de la chaire contre les conversions tardives, savait, dans les occasions particulières, répondre aux questions des curieux par des paroles pleines de tact et de discrétion, mais qui, dans leur réserve, autorisaient Tespérance.
Une mission souvent plus pénible encore que d'annoncer aux hommes leur propre fin, c'est de leur apprendre la mort de ceux qui leur sont chers. Bourdaloue remplit plus d'une fois ce douloureux devoir. Quand un malheur soudain venait de frapper une famille, quand une mère, par exemple, ignorait encore que son fils était tombé sur le champ de bataille, Bourdaloue, se faisant le messager de ces nouvelles déchirantes, adoucissait par l'onction chrétienne ces coups terribles qui dévastent Tâme, et si souvent ébranlent la foi en révoltant la nature ^.
1. V. Œuvres diverses de P. Bayle, tom. IV, p. 551. — D'après le Menagiann (édition de 1715, t. III, p. 101), le chevalier de Rohan aurait montré beaucoup de résignation et de courage. « Mou père, aurait-il dit à Bourdaloue, je n'ai pas besoin d'exhortations pour mourir en honnête homiùe. Aidez-moi seulement à mourir en chrétien. » Il n'est pas impossible que le chevalier de Rohan, courageux dans sa prison, ait faibli ensuite à la vue de l'échafaud, ce qui mettrait Bayle d'accord avec le Menagiana.
2. Lett. de madame de Coulanges à madame de Sévigné du 14 janvier 1095. — V. aussi le Meixure de ce mois, et Dangeau, Jouf-naf, V, 131.
3. Lett. de madame de Coulanges à madame de Sévigné du 29 juillet 1695.
Un grand fonds de bonté compatissante, mais franche et sans faiblesse, inspirait toute sa conduite. Affable à tous, il eut beaucoup d'amis, et ceux qui lui survécurent gardèrent à son souvenir une tendre fidélité. Intimement lié avec le premier président de Lamoignon, et avec son fils % il les visitait souvent, soit à leur hôtel de Paris, situé au Marais, fort près de la Maison professe, soit à leur jolie habitation de Bâville. Libérale, étrangère à toute coterie étroite, cette noble famille, où la distinction de l'esprit et le goût des lettres étaient héréditaires comme la probité et la religion, réunissait dans une libre hospitalité les plus célèbres écrivains du temps, et les plus divers, depuis les constants amis de Port-Royal jusqu'aux Pères les plus célèbres de la Société. Bourdaloue y rencontra plus d'une fois madame de Sévigné, Racine, Regnard, Santeul, Boileau. Ses relations assez bien connues avec les deux derniers de ces poètes méritent surtout d'être rappelées, parce qu'elles accusent d'une manière piquante plusieurs traits de son caractère.
Le poëte latin Santeul était un homme d'esprit, fort inoffensif, bon vivant, mais qui avait une haute idée de son talent et la passion de son art. Pqur un bon vers latin, il aurait perdu cent amis. Après la mort d'Arnauld, il s'avisa de composer une épitaphe très-élogieuse du célèbre docteur. Il l'appelait vert defensor et arbiter œqui; il vantait ses victoires sur ses adversaires, hoste triumphato. Les
1. Prêchant quelques jours après la mort du premier président Chrétien de Lamoignon^ Bourdaloue introduisit à la fin de son exorde un bel éloge de l'ami qu'il venait de perdre. Ce fragment fait partie des Œuvres de Bourdaloue. édition de Versailles, t. XIII, p. 363. A son tour François de Lamoignon, après la mort de Bourdaloue, fit de lui un touchant éloge dans une Lettre à un de ses proches qui se trouve au tome XVI® de l'édition de Versailles.
jésuites crurent que, dans la pensée de Santeul, l'ennemi vaincu, c'était la Société. Le P. Jouvency surtout et le P. La Rue s'irritèrent. Ils échangèrent avec Santeul des lettres très-vives, et exigèrent une rétractation. Santeul se rétracta à demi ; cette satisfaction ne leur suffit point. Santeul, exaspéré, voulait rompre tout commerce avec les jésuites. Bourdaloue intervint, traita comme elle le méritait cette misérable querelle, dissipa les soupçons du P. Jouvency et du P. La Rue, écrivit javec beaucoup d'empressement plusieurs lettres à Santeul, le prit par son faible, lui donna des louanges sur son talent, enfin l'apaisa. « Soyez en repos, lui écrivait-il le 10 janvier 1696, le Rancunier (il parle du P. La Rue) est déjà converti, et c'est lui-même qui me charge de vous en assurer. Vos vers lui ont paru très-beaux et ils le sont en effet. Il n'y a point de rancune qui puisse tenir contre la poésie, j'entends contre la vôtre... » Ainsi le bon sens de Bourdaloue, son esprit conciliant et son affabilité insinuante dissipèrent tout cet orage *.
Avec Boileau, Bourdaloue n'était pas toujours si accommodant. Tous deux s'estimaient, se recherchaient, s'aimaient, et se disputaient sans cesse. Bourdaloue avait une grande vivacité d'humeur,* qui fut son léger défaut, et dont il ne put tout à fait se corriger. Boileau était très-vif aussi, un peu grondeur, et jamais ne lâchait pied dans la discussion. Il se plaisait même à pousser son interlocuteur, et, pour le mettre hors de lui, forçait sa propre pensée, simulant plus de colère qu'il n'en ressentait. Ce fut chez Lamoignon et en présence de Bourdaloue que se passa cette plaisante scène racontée par madame de Sévigné avec tant de verve et d'esprit. «Les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon. Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes; Des-
i. Sanioliana. — Les lettres de Bourdaloue à Santeul ont été reproduites au tome XVI» de Tédition de Versailles.
préaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait à son goût et les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait Tentendu et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Despréaux ne voulut pas le lui dire. Corbinelli se joint au jésuite, et conjure Despréaux de nommer ce livre, afin de le lire toute la nuit. Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaroj et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : « Mon Père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort, lui dit : « Mon Père, vous le voulez; eh bien, morbleu ! c'est Pascal. — Pascal, dit le Père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. — Le faux, reprit Despréaux, le faux ! Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient de le traduire en trois langues. » — Le Père répond : a II n'en est pas plus vrai. )) — Despréaux s'échauffe, et, criant comme un fou : « Quoi ! mon Père, nierez-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Oserez-vous dire que cela est faux? — Monsieur, dit le Père en fureur, il faut distinguer... — Distinguer, dit Despréaux, distinguer, morbleu! distinguer, distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et prenant Corbinelli par le bras, il s'enfuit au bout de la chambre, puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du Père, s'en alla rejoindre la compagnie, qui était demeurée dans la salle où l'on mange. Ici finit l'histoire, le rideau tombe *. »
Voilà sans doute la vive image de bien des discussions qui éclatèrent entre Bourdaloue et Boileau, si ce n'est que Bourdaloue y faisait meilleure figure que son compagnon. Dans la scène racontée par madame de Sévigné, il ne dit