‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 25 sur 341 · Lettre du 15 janvier · texte numérisé non relu

Lettre du 15 janvier

mot, etpeut-être eut-il bien de la peine à tenir son sérieux ; mais quand il se retrouva en tête-à-tête avec Boileau, sans doute il le gronda fort; ou bien ce fut Boileau lui-même qui remit la question sur le tapis : car il aimait à provoquer Bourdaloue, à le piquer au jeu.

Si Bourdaloue, un peu sévère, Nous dit : « Craignez la volupté ; »

— « Escobar, lui dit-on, mon père.

Nous la permet pour la santé. »

Contre ce docteur authentique.

Si du jeûne il prend Tintérêt, Bacchus le déclare hérétique.

Et janséniste qui pis est ^

Ce sont deux couplets d'une chanson à boire, d'ailleurs fort innocente, que Boileau fit un jour à Bâville, en présence de Bourdaloue. Le satirique se plaisait ainsi à lancer quelques traits contre les jésuites; souvent Bourdaloue ne faisait qu'en rire; quelquefois il les relevait. Boileau redoublait alors, en appelait à saint Augustin, à la théologie : Bourdaloue le renvoyait à ses vers. Boileau criait plus fort et n'entendait rien. « Il est bien vrai que tous les poètes' sont fous, s'écriait Bourdaloue impatienté. — Je vous l'avoue, mon Père, répliquait Boileau dans un plaisant transport ; mais pourtant, si vous voulez venir avec moi aux Petites-Maisons, je m'offre de vous y fournir dix prédicateurs contre un poète, et vous ne verrez à toutes les loges que des mains qui sortent des fenêtres, et qui divisent leurs discours en trois points *. »

Ces boutades n'altérèrent en rien la sérieuse et forte amitié de ces deux hommes si bien faits pour se comprendre. Lorsque Boileau composa son épître de V Amour de Dieu,

1. Édition d'Amsterdam, 1772, t. III, p. 166. Ces deux couplets, dit Brossette, « firent un peu refrogner le Père Bourdaloue. »

2. Lettre de Brossette à Boileau du 8 mars 1706. — Réponse de Boileau du 12 mars.

tant admirée de Bossuet, il ne manqua pas de consulterBourdaloue. Prendre au sérieux le mot de ce dernier : « S'il me met dans ses satires, je le mettrai dans mes sermons % )) c'est faire un lourd contre-sens. Qui ne voit que c'est là une saillie plaisante et rien de plus ! Boileau luimême a dit le dernier mot sur les sentiments de mutuelle affection qui l'unirent à Bourdaloue. Après la mort de celuici, la présidente de Lamoignon envoya au poëfce le portrait du prédicateur. Le poëte répondit par ces vers touchs^nts, où il associe au nom de Bourdaloue celui d'Arnauld, et, sans désavouer la prédilection qu'il eut toujours pour le célèbre docteur, les confond tous deux dans les mêmes regrets.

Du plus grand orateur dont la chaire se vante M'envoyer le portrait, illustre Présidente, C'est me faire un présent qui vaut mille présents. J'ai connu Bourdaloue, et, dès mes jeunes ans. Je fis de ses sermons mes plus chères délices. Mais lui, de son côté, lisant mes vains caprices. Des censeurs de Trévoux n'eut point pour moi les yeux. Ma- franchise surtout gagna sa bienveillance; Enfin, après Arnauld, ce fut l'illustre en France Que j'admirai le plus et qui m'aima le mieux ^.

Nommons encore un ami de Bourdaloue, le savant Daniel Huet, autrefois évêque d'Avranches, qui, retiré à la Maison professe de la rue Saint- Antoine, vivait dans la familiarité de Bourdaloue, et fut inconsolable de sa mort. Il nous a laissé dans une page de ses Mémoires l'expression touchante de son amitié et de sa douleur. « Bourdaloue, dit-il, le plus grand prédicateur de son temps, et l'homme qui me fut le plus cher, soit à cause de son extrême bienveillance pour moi, soit à cause de la candeur de son âme,

1. Brossette rapporte autrement ce mot : « S'il me chante, je le prêcherai, » aurait dit Bourdaloue.

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