‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 245 sur 341 · GAINS HONTEUX MÊME DANS LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

GAINS HONTEUX MÊME DANS LA NOBLESSE

Et, entrant dans le détail, il insistait en ces termes :

w S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était Tancienne route que l'on suivait dans la simplicité des premiers siècles ; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où l'on entre, mille autres moyens que vous connaissez, voilà ce que l'empressement et l'impatience d'avoir a mis en usage *. »

« Ce qui me surprend, disait-il encore, et ce que j'ai cent fois déploré, c'est de voir des gens, livrés, comme dit saint Paul, à la corruption de leurs désirs, outre les occasions générales d'attenter sur le bien du prochain, en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur, et former mille intrigues pour y parvenir. Vous savez, chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Voilà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime ; celle où il y a plus d'affaires, c'està-dire celle où il y a plus de péril, celle où il est plus à craindre de se damner, celle où un homme, s'il veut oublier les lois de la religion et les violer, le peut plus sûrement et plus avanta^ geusement. Car voilà l'idée véritable de ce genre d'emplois, et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moin^ de mal 2. »

Les gens titrés, les hommes de cour n'étaient pas les derniers à rechercher ces bénéfices suspects que Bourdaloue vient d'énumérer.

« Dans les conditions les plus honorables, nous dit-il encore, il y a une foule de pratiques et de menées, d'artifices et de détours, à qui je n'oserais, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix, ou, si vous voulez.

1. Carême. Jeudi de la 2« semaine, sur les Richesses, l'« partie, t. III, p. 12.

2. Dominicales. 22» dim. ap. la Pentecôte, «wr la Restitution, 1^» partie, t. VII, p. 284.

que rindignation publique traite tous les jours de Mponneries *. »

Sans même s'arrêter à ces spéculations formellement malhonnêtes et frauduleuses , on voit avec surprise des grands et des princes s'enrichir ouvertement par des moyens qui répugnent à la plus vulgaire délicatesse. Rien déplus étrange, par exemple, que ces avis dont Bourdaloue parlait tout à l'heure, sorte de dénonciations par lesquelles un grand seigneur, signalant au gouvernement une amende ou une ancienne créance qui n'avait pas été acquittée, ohtenait de poursuivre le débiteur et de garder la somme s'il parvenait h la recouvrer. Le comte de Grammont tira ainsi de quarante à cinquante mille livres d'on concussionnaire condamné par contumace, sur lequel il réussit à mettre la main. Le propre frère du roi poursuivit de même des trésoriers de la guerre et leur arracha an million^. Quand un malheureux mettait fin à ses jours, et que, selon l'usage, ses biens étaient confisqués, les solliciteurs ne manquaient pas pour demander au roi ces tristes dépouilles. Dangeau écrivait sans scrupule et sans surprise cette phrase singulière : a Aujourd'hui le roi a donné à madame la dauphine un homme qui s'est tué lui même ; elle espère en tirer beaucoup d'argent^. ))Ne peut-on point appliquer à de semblables exploitations ces paroles de Bourdaloue, lorsque, citant le mot de Sénèque : Multi furto non erubescunt, il disait :

« Comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi y en a-t-il dont les hommes ne rougissent point, qui se commettent dans les conditions les

1. Carême. Jeudi de la 3^ semaine, sur la Religion et la probili^ i^ partie, t. III, p. 171.

2. Lemontey, Essai sur rétablissement monarchique de Lomt XIV, p. 157.

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