‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 26 sur 341 · Édition d'Amsterdam, 1772, t. III, p · texte numérisé non relu

Édition d'Amsterdam, 1772, t. III, p

au fond de laquelle on lisait, tant elle était transparente et pure ! Nul n'était plus aimable, d'un esprit plus charmant, d'une gaieté plus sympathique. Depuis plusieurs années, je le voyais presque tous les jours chez moi, où il venait le soir, et où il ^ne racontait complaisamment et avec amitié tout ce qu'il avait appris de nouveau *. »

Ces sentiments furent partagés par tous ceux qui fréquentèrent Bourdaloue. La lettre du P. Martineau, son confesseur, celle de Lamoignon, louent également sa franchise, sa simplicité, la bonté de son cœur, la sûreté de son commerce, et témoignent qu'il n'était pas possible de l'approcher sans l'aimer, pas plus que de l'entendre sans l'admirer.

Doué de tant de qualités si bien faites pour gagner les cœurs, en relations suivies avec Lamoignon et avec les plus hauts personnages, estimé de plusieurs ministres, autrefois précepteur de Louvois, s'il faut en croire madame de Pringy, allié à la famille de Ghamillart, soutenu de la confiance du roi et de madame de Maintenon, Bourdaloue pouvait sans aucun doute exercer une grande influence sur les affaires de son temps. Il s'en défendit avec soin. On ne voit pas qu'il ait eu aucune part à la Révocation de l'édit de Nantes. Un passage d'une Instruction qu'il écrivit pour madame de Maintenon ne permet pas de douter qu'il n'ait été instruit de son mariage secret avec Louis XIV .^. n ne lui refusa ses conseils ni à l'époque où elle rédigea les règlements de Saint-Cyr, ni dans l'affaire du quiétisme, où elle faillit se laisser prendre aux erreurs de madame Guy on.

i. Mémoires de Daniel Huet, traduits par Charles Nisard, p. 241.

2. « Quand il vous arrivera de vous coucher devant la personne que vous me marquez... » et les dames de Saint-Cyr mettent en note : devant le Roi.

Mais dans cette dernière circonstance, où la pureté de la foi était d'ailleurs en jeu, comme dans toutes les autres, Bourdaloue ne fit que répondre aux demandes qu'on lui adressait ; il ne prit pas les devants. Trop sage pour rechercher le commerce des grands ou pour le^ fuir, il resta supérieur à toutes les intrigues, à toutes les cabales, et ne s'ingéra en rien dans la politique humaine.

C'était toujours aux intérêts de Dieu et de la vérité qu'il songeait, même quand il se mêlait au monde. Combien de préjugés peut-être il a fait évanouir, combien d'âmes il a doucement disposées aux résolutions sérieuses et aux décisifs retours, dans la familiarité de simples entretiens, sous les ombrages de Bâville ! Ses dehors mêmes, la franchise deses allures, la sincérité de son accent, son enjouement aimable et naturel, sans rien de contraire à la gravité de son caractère et de son habit, exerçaient une influence salutaire sur tous ceux qui conversaient avec lui. J'aime à reconnaître sa propre image dans ce portrait qu'il a tracé luimême du religieux tel qu'il doit se montrer dans le monde.

(( De même qu'il y a pour les personnes du monde des bienséances du monde, il y a pour les religieux des bienséances religieuses... C'est particulièrement aux religieux que convient l'avis de l'Apôtre, lorsqu'il disait aux premiers fidèles : Faites voir en tout votre modestie. Elle paraît dans l'air, dans le maintien, dans le geste, dans le son de la voix, dans les termes et les expressions, dans tout l'extérieur. Ce n'est pas qu'elle ait rien d'affecté, ni de trop étudié : l'affectation n'est bonne nulle part, mais sans aucune contrainte ni aucune gêne, elle évite certains airs trop évaporés, certains mouvements trop précipités, certains gestes trop peu mesurés, certains éclats de voix trop élevés, certaines paroles et certaines expressions trop familières, surtout avec des séculiers... Une âme recueillie et qui porte partout la présence et la vue de Dieu ne s'abandonne point de la sorte. à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable, mais sans s'épancher tant au dehors ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage

ni mélancolique ; mais au milieu de sa joie et dans les démonstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste silence, mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation, ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite : elle dit simplement ce qu'elle pense, et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais, et toujours plus prête à écouter qu'à se faire entendre *. »

• Animé de ces dispositions, toujours dirigé par la pensée de Dieu, Bourdaloue, selon sa propre expression, allait dans le monde « comme l'ambassadeur d'un prince va dans un pays étranger ^. »

Il ne se laissait ni dissiper ni distraire. Toujours aussi assidu à célébrer les saints mystères, il passait auprès du Tabernacle les premiers et les plus heureux moments de sa journée. Il aimait à parer les autels de sa propre main. La peinture pleine de vje et d'allégresse qu'il nous a laissée des processions du Saint-Sacrement ^ fait voir quel ravissement les grandes cérémonies du culte causaient à son âme.

Souvent il regretta de ne pouvoir, serviteur obscur, se livrer tout entier aux exercices du saint ministère et aux pratiques continuelles d'une humble piété. Il se sentait parfois succomber sous le poids de sa tâche. L'éclat de sa renommée l'effrayait sans l'exciter. « J'ai plus à me défendre du découragement que de la présomption, » disaitil lui-même. Enfin il demanda à ses supérieurs, dans une lettre simple et touchante *, la permission de réaliser ces vœux de retraite et de solitude qu'il caressait depuis si longtemps. La permission, d'abord accordée, fut retirée. Bourdaloue se soumit sans murmure : mais ses forces n'étaient plus à la hauteur de son zèle.

!. T. XVI, p. 175, 177.

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