LE JEU ET LES CRÉANCIERS
« On joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés. L'un hurle, Fautre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir *. » Ce qui semblait à Bourdaloue « l'iniquité la plus criante, » c'est que, pour entretenir son jeu, on ne payait pas ses créanciers.
« On n'a rien, dit-on, à leur donner, et néanmoins on trouve de quoi jouer... Que tout à coup on verrait tomber de tables de jeu, si le jeu, par la loi des hommes, était interdit aux débiteurs 2!.., »
Mais cet argument touchait peu des courtisans qui se piquaient de faire beaucoup de dettes et de ne les payer point. S'acquitter avec exactitude passait pour vulgaire et bourgeois : être insolvable faisait partie des belles manières. On s'exerçait dans l'art d'amuser les créanciers, de les tromper, de les bafouer. Le Don Juan de Molière, cette peinture saisissante et impérissable, à la fois comique et terrible, du gentilhomme corrompu, n'eût pas été d'une ressemblance achevée, sans la scène plaisante où M. Dimanche, venu pour se faire payer, se laisse éconduire, tout étourdi des politesses qu'on lui prodigue, et sans avoir reçu que des compliments ^. On ne rougissait point de rester débiteur même de ses domestiques : Sganarelle, intéressé lui-même à presser le départ de M. Dimanche, avait du moins cette excuse qu'il ne recevait pas ses gages.
a Payer aux pauvres ce qui leur appartient, disait Bourdaloue dans un de ses sermons sur V Aumône, payer de pauvres domestiques, payer de pauvres artisans, payer de pauvres mar-