‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 258 sur 341 · MISÈRE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

MISÈRE DU PEUPLE

bien de pauvres abandonnés dans les provinces I combien de désolés dans les, prisons! combien de languissants dans les hôpitaux 1 combien de honteux dans les familles particulières *! »

Ces misères, de tout temps si nombreuses, se multiplièrent, on le pense, avec les guerres sans cesse renouvelées et toujours plus longues, avec les revers de nos armes, avec le désordre des finances, avec les stériles profusions que le goût du roi pour les bâtiments rendait nécessaires, avec les hivers rigoureux et les disettes dont la périodicité fatale, pendant la seconde moitié du règne, acheva de désoler la France. Et cependant le faste n'était pas moindre. Bourdaloue sentait tout l'odieux de ce contraste, et l'éloquente sévérité de ses reproches trahissait la douleur et l'indignation de son âme.

u On n'entend parler que de calamités et de misères; il semble que le ciel irrité ait fait descendre tous ses fléaux sur la terre pour la désoler; chacun tient le même langage, et ce ne sont partout que plaintes et que lamentations... Tout le monde souffre et est incommodé, j'en conviens; mais après tout, si j'en jugeais par les apparences, peut-être aurais-je peine à en convenir, car jamais le faste, jamais le luxe fut-il plus grand qu'il l'est aujourd'hui? et qui sait si ce n'est point par cela que Dieu nous châtie. Dieu, dîs-je, qui, selon l'Écriture, a en horreur le pauvre superbe?... Les temps sont mauvais; et que concluez-vous de là? Si tout le monde souffre, les pauvres ne souffrent-ils point ; et si les souffrances des pauvres se trouvent jusque chez les riches, à quoi doivent être réduits les pauvres mêmes ? Or, à qui est-ce d'assister ceux qui souffrent plus, si ce n'est pas à ceux qui souffrent moins? Est-ce donc bien raisonner de dire que vous avez droit de retenir votre superflu, parce que les temps sont mauvais, puisque c'est justement pour cela même que vous ne le pouvez retenir sans crime, et que vous êtes dans une obligation particulière de le

1. Dominicales. S» dim. ap. la Pentecôte, sur V Aumône, {'«partie.

2« Avent. !«' dim. sur le Jugement demiei\ 2« partie, t. VI, p. 242,

et t. I, p. 265.

donner?... En vérité, mes chers auditeurs, n'esi<» pas insulter à rinfortune publique, n'est-ce pas faire outrage à la religion que vous professez, n'est-ce pas allumer tout de noayeau la colère du ciel * ? »

Un autre contraste qui ne blesse pas moins nos regards dans Tancienne société, c'est celui de Toisiveté des nobles et des grands avec la vie laborieuse des autres dasaes de la nation. Par un préjugé qui devait lui être funeste, la noblesse considérait toute profession comme indigne d'elle : une seule était exceptée, la profession des armes, et celle-là même, trop souvent conciliable, surtout à oette époque, avec l'absence de tout travail véritable, agitait h vie plus qu'elle ne Toccupait ; les gentilshommes ne frisaient guère que passer de l'oisiveté des salons à roiaiTeté des camps. Bourdaloue, uniquement préoccupé de redresser les erreurs et les abus contraires au règne dn christianisme, rencontre ce préjugé des nobles et l'attaque de front. Dans son sermon sur C Oisiveté j il pose nettement la question en ces termes :

« Il s'agit de savoir si, lorsque Dieu prononça cette malédiction contre le premier homme. In sudore vultus lui vescerii pane : Tu ne vivras désormais que du fruit de tes peines ; si, dis-je, par ces paroles, Dieu prétendit faire une loi générale qui comprit toute la postérité d'Adam, ou s'il en excepta certaines conditions et certains états du monde ; s'il )isa de grftce envers les uns, pendant qu'il procédait rigoureusement contre les autres ; s'il destina les grands et les riches à la douceur do repos, et les pauvres à la misère et à la servitude ; s'il dit & ceux-ci : vous arroserez la terre de vos sueurs, et à ceux-là : vous n'en goûterez que les délices *. »

La réponse n'est pas douteuse ; Bourdaloue la trouve dans les textes les plus péremptoires de l'Écriture. Mais ce

1. Sur les Divertissements du monde, 2* partie, etCSaréme, !«' vendredi, 1" partie, t. II, p. 129-130.

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