BALS ET ROMANS 4S
Certes, les Amadis, les Clélie, les Pokxandre, si nous avions le courage de les lire, ne nous paraîtraient pas receler tant de périls. Ce sont des fictions bien innocentes en comparaison de ce que nous avons vu depuis. Mais sommesnous sûrs que ces romans de galanterie fussent sans mauvaise influence dans un siècle où la galanterie était si fort à la mode, et où tant de désordres passaient à Tombre de ce mot? Ces intrigues et ces leçons d*amour, ces tendres et subtiles peintures du sentiment, ces longues conversations entre des cavaliers toujours épris et des dames rarement inhumaines, formaient une image de la société d'alors trop fidèle et trop aimable tout ensemble pour ne point prêter un nouvel attrait aux séductions de la réalité. Les cœurs en recevaient des impressions trop conformes à leurs propres penchants, et qui pouvaient renouveler pour quelques-uns la tentation de Françoise de Rimini. Interprète des mœurs et des goûts d'une époque, le roman les flatte en les reproduisant. Sous prétexte de corriger les défauts, il les idéalise : l'époque se contemple dans ce miroir bienveillant, et s'y complaît. C'est un malheur ordinaire aux romans de. ne devenir innocents qu'après le siècle qui les a produits, c'est-à-dire au moment où on ne les lit plus. Leur intérêt se dissipe avec leurs dangers : ils cessent de nuire quand ils cessent de plaire. Les romans de galanterie du dix-septième siècle sont pour nous aussi inoffensifs qu'ennuyeux : ils pouvaient en leur temps faire quelque mal par les raisons mênjes qui les rendaient amusants ; comme certains ouvrages de Chateaubriand et de Lamartine, incapables d'entamer des âmes saines et viriles, ont été funestes aux imaginations mqlles et mélancoliques qui en savouraient le poison. Accordons, si l'on veut, qu'il y ait un peu de rigorisme dans le passage de Bourdaloue qu'on vient délire ; mais convenons aussi que c'était au dix-septième siècle un rigorisme clairvoyant.
Il est un autre divertissement qu'on sera bien plus surpris encore d'entendre censurer par Bourdaloue; c'est la promenade. Pour le coup, on refusera de croire à cet es-
prit de mesure dont nous avons fait honneur à la morale du célèbre jésuite. Mais il faut savoir qu'au dix-septième siècle, la promenade n'était pas seulement, comme pour nous, une distraction, un exercice salutaire au corps et à l'esprit; c'était un plaisir très-mondain, une mode, un engouement. Les poètes comiques pouvaient, avec beaucoup moins d'invraisemblance qu'on ne le suppose,. nouer et d^ nouer en plein air les intrigues de leurs comédies. Les jardins publics, depuis peu multipliés à Paris, et qui avaient encore le charme de la nouveauté, attiraient un grand concours : on y tenait de véritables assemblées ; les femmes s'y donnaient en spectacle ; les hommes venaient y faire leur cour; la coquetterie y donnait rendez- vous à la galan* terie. Mais Bourdaloue va nous dire mieux que nous ne saurions faire ce qu'était devenu pour ses contemporains ce plaisir innocent de la promenade.
« Siècle profane, que n'as- tu pas su corrompre, et où n'astu pas répandu ta malignité ? Vous m'entendez, mes chers auditeurs, et vous devez m'entendre. Vous savez ce que sont devenues certaines promenades, et ce qu'elles deviennent tons les jours. Vous savez ce qui les fait préférer à d*autres et ce qu'on y va chercher. Concours tumultueux et confuse multitude qui sert de scène à la vanité et à la mondanité. S*il y a une beauté humaine à produire et à faire connaître, s'il y a un ornement et une parure à faire briller, n'est-ce pas là qu'on l'étalé avee plus d'éclat et de pompe? Au milieu de tant d'objets différento qui, tour à tour et comme par des évolutions réglées, passent sans cesse et repassent, de quoi les yeux sont-ils firappës, et à quoi se rendent-ils attentifs^ Quelles pensées se forment dans les esprits, quels sentiments touchent les cœurs, et sur quels sujets roulent les conversations * ? »
On m'accusera d'exagération, continue Bourdaloue, mais qu'auraient dit les Pères de l'Église, un saint Ambroise, un saint Jérôme, si scrupuleux sur les précautions dont l'innocence des jeunes personnes doit être entourée?
i. Sur les Divertissements du monde, 3* partie p 839