AMITIÉS SENSIBLES
retours et mille réflexions sur un entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui à dit et qu'elle a répondu, sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté, une marque d'estime qu'on en a reçue, sur ses bonnes qualités, ses manières si engageantes, son humeur agréable, son naturel doux et condescendant ; en un mot, sur tout ce qui s'offre à une imagination frappée de l'objet qui lui plait et qui la remplit ; ce sont, en présence de la personne, certaines complaisances du cœur, certaines sensibilités où l'on s'arrête, et qui flattent intérieurement, qui excitent et qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle; ce sont, dans toute la conversation, des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans Réserve ; ce sont, dans toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Or je demande si l'on peut croire raisonnablement que, dans les impressions que tout cela fait et doit faire sur l'esprit, sur le cœur, sur les sens, il n'y ait rien qui puisse blesser la plus délicate de toutes les vertus, qui est la pureté chrétienne. Comment, si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable?... La sensibilité du cœur n'est point un crime en elle-même, mais c'est le principe de bien des crimes ; car aisément elle se change en sensualité *. »
Cette dernière réflexion résume en deux mots tout un chapitre de l'histoire des mœurs au dix -septième siècle : ce passage de la sensibilité du cœur à la sensualité, c'est le passage des mœurs de l'hôtel de Rambouillet aux mœurs de la cour.
Car, à l'époque dont Bourdaloue nous trace le tableau dans ses sermons, vers la fin du siècle, « ces sortes d'attaches que la diversité du sexe, jointe à la vivacité de l'âge et du tempérament , a rendues de tout temps si dange-
1. Pensées. De la Charité chrétienne et des amitiés humaines ^i, XV, p. 32-44, passim.
reuses et si pernicieuses;... ces liaisons dont la privante pervertirait un ange, s'il avait des sens *, » sont devenues des peccadilles. Si sévèrement qu'il les condamne, le prédicateur, quand il en parle, ne s'adresse pas aux mondains, aux plus engagés dans les voies du siècle, mais aux chrétiens qui se croient fidèles, à ceux qui sont encore le moins oublieux de la règle et du devoir. Les autres, nous le verrons, méritent de bien plus graves remontrances. C'est pour les femmes chrétiennes, il le marque lui-même, que Bourdaloue « parle de ces conversations libertines, d'où naissent tant de maux, et qui portent à une âme de si mortelles atteintes ; de ces entretiens secrets et familiers, mais dont la familiarité même et lé secret sont de si puissants attraits aux plus funestes attachements; de ces amitiés prétendues honnêtes, mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent pour infecter les cœurs et pour les corrompre; de ces commerces assidus de visites, de lettres, de parties, que saint Jérôme appelait si bien les derniers indices d'une chasteté mourante : mmturœ virginitatis indicia ^. »
Le moindre inconvénient de ces libertés imprudentes des femmes danà leur commerce avec les hommes, c'était de provoquer la médisance, d'entretenir le scandale, et de rendre suspecte même la vertu.
« Prétendre, surtout dans le siècle où nous vivons, échapper à la malignité du monde par une autre voie que par celle d'une exacte et constante régularité ; pour une femme, par exemple, se persuader qu'elle pourra se donner impunément toute sorte de libertés, sans que l'on pense à elle ni qu'on parle d'elle; qu'il lui sera permis d'entretenir tels commerces qu'il lui plaira, sans qu'on en tire des conséquences au préjudice de son honneur;... et quc^ quoi qu'elle fasse, on sera obligé à ne rien croire, à ne rien soupçonner, à ne rien voir ; ou plutôt qu'on
1. Mystères. Serm. pour la fête de la Pentecôte^ 2« partie, t X, p. 309.
2. Carême. Dim. de la 3« semaine, sur Vlmpureté) i^ partie, 1. 111. p. 75.