‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 269 sur 341 · MOEURS FACILES · texte numérisé non relu

MOEURS FACILES

sera obligé de s'aveugler soi-même, pour la supposer régulière et sage : n'est ce pas une prétention aussi chimérique qu'injuste? cependant c'est la prétention de tant de femmes mondaines. On veut avoir tout le crédit de la bonne vie et toute la réputation de la vertu, sans qu'il en coûte de se contraindre ni de s'assujettir à aucune règle; disons mieux, on veut avoir tout le crédit de la vertu et de la bonne vie, avec toute l'indépendance du libertinage et du vice. Ainsi verrez -vous des femmes engagées dans des sociétés que la charité même la plus indulgente ne peut excuser ni favorablement interpréter, se piquer néanmoins d'être exemptes de reproche, vouloir qu'on les estime telles, trouver mauvais qu'on n'en convienne pas, prendre à partie ceux qui en doutent et qui se malédifient de leurs actions ; et cela, sous prétexte de l'obligation que Dieu nous impose de ne pas juger ; obligaticfn sur laquelle elles sont éloquentes, parce qu'elles y sont intéressées *. »

Passez en revue les femmes les plus célèbres et les plus distinguées de ce temps, et voyez combien peu, dans ce grand nombre, échappèrent aux soupçons. Madame de Sévigné elle-même y fut en butte : elle du moins sut en triompher par son esprit de conduite, son tact, et son ardeur généreuse à se disculper^. On voudrait être aussi sûr de l'innocence d'Henriette d'Angleterre, cette princesse si intéressante par son esprit, par sa mort tragique et par Tadûiirable oraison funèbre de Bossuet; mais le récit discret de son amie, madame de La Fayette, laisse planer quelques doutes, et il faut avouer qu'en conduisant à son frère Charles II madame de Kérouelle, l'aimable princesse se chargeait d'une commission étrange pour une honnête femme ^ Madame de Maintenon a sans doute été calomniée; mais Topinion des contemporains jugeait sévère-

1. Panépryriques. Serm, pour la fête de saint Etienne, !»■« partie, t. XII, p. 105. '

2. V. rintroduction biographique de M. P. Mesnard, en tête de l'édition Régnier.

3. On sait que madame de Kérouelle fut créée duchesse de Portsmouth par le roi d'Angleterre, et pairesse par Louis XIV, avec le titre de duchesse d'Aubigné pour elle et toute sa descendance.

ment ses relations avec les frères YiUarceanx et ses soiréei chez Ninon ^ Quanta la jeune duchesse de Bourgogne. dont les grâces et Thumeur rieuse égayèrent la vieillesM assombrie du grand roi, Saint-Simon, qui la juge avec beaucoup de bienveillance et de délicatesse, n'en déclare pas moins formellement qu'elle donna plus d'une fois raison à la médisance, et que son mari fut le seul qui- ne soupçonna rien^. Nous ne parlons que des moins compromises : combien dont le déshonneur était public, et dont le front ne savait plus rougir! La décadence des mœurs, une fois commencée, ne s'arrêta plus, et le dérèglement devint général.

On sait les exemples que donnait le roi ; mais ce qnli faut ajouter, c'est que les mœurs de Louis XIY étaient presque pures, comparées à celles de sa famille et de sa cour. La vie de son frère était infâme. Monseigneur, son fils, ne se contentait pas de maîtresses attitrées, et cherchait plus bas ses plaisirs ^. Monsieur le Duc, fils du grand Gondé, « donnait la chasse » aux femmes les plus décriées, et faisait avec elles, au milieu du carême, de scandaleuses orgies^. Tels étaient les modèles : les imitateurs ne manquaient pas. Un attachement criminel était, selon Bourdaloue, le désordre « le plus connu et le plus ordinaire*,» La plupart, loin de s'en cacher, s'en targuaient. D'insolents courtisans, les Yardes, les Grammont, les Laoiran, vantaient avec impudence le nombre fabuleux de leurs conquêtes. Heudicourt, un méchant drôle, qui par malheur avait de l'esprit, et que la faveur soutenait, faisait l'honnête métier de nouer les intrigues et de négocier les liaisons. Ce zèle officieux lui avait fait, dit Saint-Simon, « beaucoup d'amis et encore plus d'amies... C'était parmi

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