LE THÉÂTRE
mêmes, soient maintenant des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison est le personnage que Ton joue sur le théâtre ; une femme adroite à le tromper est l'héroïne que l'on y produit; des spectacles où l'impudence lève le masque, et qui corrompent plus de cœurs que jamais les prédicateurs de r Évangile n'en convertiront, sont ceux auxquels on applaudit. Assujettissement, dépendance, attachement à sa condition, tout cela est représenté comme une espèce de tyrannie dont le savoir-faire doit affranchir. C'est ce qu'on ne se lasse point d'entendre ; et tel qui, par sa triste destinée, y a le plus d'intérêt, est le premier à s'en divertir *. »
Sans condamner indistinctement toutes les comédies de Molière, dont plusieurs sont si séHeuses et si morales pour qui sait les comprendre, avouons avec un juge pénétrant, peu suspect de dévotion excessive, que « la foi conjugale fut trop bafouée 2» par notre grand comique, et que Georges Dandin, par exemple, ne justifie pas mal la censure de Bourdaloue.
Nous laisserions incomplètes ces longues mais curieuses citations empruntées au sermon sur T Impureté, si nous ne rapportions encore la réflexion grave et instructive qui le termine. Le prédicateur vient de montrer que l'impureté est, de toutes les passions, la plus impérieuse, celle qui assujettit le plus aisément Thomme au joug tyrannique de l'habitude, celle qui rend la pénitence presque impossible et la réprobation presque certaine.
« Mais si cela est, il s'ensuit donc que le monde est plein de réprouvés, puisqu'il est plein de voluptueux et d'impudhjues ? A cela, mon cher auditeur, je n'ai pour toute réponse que deux paroles à vous dire, mais qui sont d'une autorité si vénérable, et au même temps d'une décision si expresse, qu'elles ne souffrent nulle réplique : la première, de saint Paul, que les impudiques ne seront jamais les héritiers du royaume de Dieu : iSeque fornicarii, neque adulteri, neque molles,,, regnum Dei possidebunt (l. Cor., 6) ; la seconde de Jésus-Christ même,
\. Sur l'Impureté, l'"e partie, t. III, p. 86-87.
2. Lcmoniey, Ei'sai sur V Etablissement monarchique de Louis XIV*
que nous sommes tous appelés au royaume de Diea, mais qu*il y en a peu d'élus : Multi vocatif pauci electi (Matth., 22). Or, comparant entre elles ces deux grandes yérités, quelque indépendantes qu'elles semblent d'abord Tune de l'autre, J'y découvre un enchaînement admirable ; car, quand je m'imagine d'une part beaucoup d'appelés et peu d'élus, et que, de l'autre, je vois tant d'âmes sensuelles et si peu de chastes, je n'ai plus de peine à voir la liaison de ]a parole du Sauveur du monde avec celle de l'Apôtre, et je ne cherche point d'autre dénouement de ce terrible mystère de la prédestination et de la réprobation des hommes. Le seul partage que font dans le monde l'incontinence et la chasteté suffit pour nous le faire comprendre ; car s'il y avait beaucoup d'âmes pures, ou si beaucoup d'impudiques se convertissaient, je ne pourrais presque pins me persuader qu'il y eût si peu d'élus. Au contraire, s'il était vrai qull y eût beaucoup d'élus, malgré le petit nombre d'ftmes pures, ou le nombre encore plus petit d'impudiques convertis, il faudrait dire que les impudiques auront donc place dans le royaume de Dieu. Mais un nombre infini de voluptueux et d'impudiques, et d'ailleurs nul impudique reçu dans l'héritage céleste, voilà ce qui vérifie et ce qui me fait parfaitement entendre l'oracle du fils de Dieu : plusieurs d'appelés, peu d'élus *. »
Telle est l'austère conclusion de ce discours de Bourdaloue , tel est renseignement qu'il tire du spectacle des mœurs de son temps. Cette terrible sentence du Christ justifiée, expliquée par la multitude d'impudiques dont le monde est rempli, cette seule pensée dans la bouche d'un orateur chrétien, forme contre son siècle l'acte d'accusation le plus sévère et le plus décisif qui se puisse concevoir.
Le progrès des mauvaises mœurs finit par émonsser jusqu'à ce sentiment délicat de la politesse et des bienséances qui avait fait la parure de ce siècle. Sans doute l'étiquette de la cour, la majesté d'un monarque absolu et dévot imposaient en sa présence la retenue aux plus dévergondés; mais derrière lui la licence ne se contraignait pas.