LES EXCÈS DE TABLE
Ainsi les excès de table, auxquels ne se livraient jadis que quelques débauchés clandestins^ étaient devenus à la mode. Dans les compagnies les plus hautes, on se livrait au plaisir de la bonne chère, sans pudeur et sans mesure. Les femmes y tenaient tête aux plus intrépides buveurs, et, sur cet article, se piquaient de valoir des hommes. Bourdaloue se crut obligé de parler longuement en chaire contre ces désordres qui déshonoraient le christianisme, et il prononça son sermon sur la Tempérance chrétienne.
0 Quel opprobre pour nous, mes chers Auditeurs, s'écriet-il, et pour nous tous, mais en particulier (car je ne puis ici passer sous silence un des plus grands scandales de notre siècle, je dis de noire siècle, où nous Tavons vu naître et où nous le voyons croître tous les jours), quel opprobre en particulier pour les personnes du sexe 1 Que le sexe soit vain, qu'il soit jaloux d'un agrément périssable, qu'il mette sa gloire à paraître et à briller ou par la richesse des ornements dont il se pare, ou par l'éclat de la beauté que la nature lui a donné en partage, c'est une mondanité qu'on lui a reprochée dans tous les temps ; mais que, par une corruption toute nouvelle, il en soit venu à des intempérances qui lui étaient autrefois inconnues ; qu'il affecte sur cela une prétendue force et qu'il s'en glorifie, c'est un abus que l'iniquité de ces derniers âges a introduit parmi nous; et plaise au ciel qu'il n'achève pas de bannir du christianisme toute vertu M »
On comprend Topportunité de ces reproches et de tout ce sermon sur la Tempérance, quand on lit dans les lettres de la princesse palatine des témoignages comme ceux-ci : (( S'enivrer est chose fort commune chez les femmes de France, et madame de Mazarin a laissé une fille, la marquise de riichelieu, qui s'en acquitte à la perfection*... L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les jeunes femmes ^., Les cavaliers boivent aussi volontiers avec la
1. Dominicales. 6« dim. ap. la Pentecôte, 1" partie, t. VI, p. 191-192.
2. Correspondance. Lettre du 7 août 1699. •W. Ibid. Lettre du 29 avril 1704.
femme de chambre qu'avec la dame, lorsque celle-cî* est coquette; mais à dire vrai, ce n'est pas tant ces filles qui boivent ici jusqu'à l'ivrognerie, que des personnes de bien plus grande qualité ^. » La princesse aurait aisément tronvé des exemples sans sortir de sa propre famille. Son fils, le futur régent, et la duchesse de Berry sa petite-flUe, «mais elle bien plus que lui, » s'enivraient au point qu'il fallut un jour les rapporter de Saint-Cloud à Versailles ivresmorts ^ C'est au milieu de ces orgies que s'acheva le siècle des conversations délicates et de la galanterie décente, le siècle de la marquise de Rambouillet et de madame de La Fayette.
On se demandera comment les désordres de tout genre que Bourdaloue vient de faire passer sous nos yeux ont pu se produireetse propager dans une société aussi manifestement religieuse. Car il y avait sans doute des incrédules, des esprits forts, des libertins plus nombreux qu'on ne se l'imagine, et Bourdaloue eut le chagrin de savoir qu'ils faisaient secrètement beaucoup d'adeptes. Il y avait encore dans bien des familles, Bourdaloue ne l'ignorait pas davantage, une étrange insouciance des choses de la religion, et dans bien des âmes une surprenante ignorance « des principes du christianisme : » Saint-Simon nous en a conté d'incroyables exemples. Mais si fréquentes que fussent ces exceptions, et quelques appréhensions qu'on pût en concevoir pour l'avenir, à tout prendre, c'étaient des exceptions. La religion n'en subsistait pas moins partout visible et partout régnante, dans les croyances, dans les habitudes, dans le gouvernement, dans la littérature. Quelle était donc son action sur les âmes, et comment se
1. Celle-ci désigne évidemment la femme de chambre; la traduction est équivoque.