‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 296 sur 341 · BOURDALOUE ET LE TARTUFFE DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

BOURDALOUE ET LE TARTUFFE DE MOLIÈRE

mettre la vraie piété hors de cause, Bourdaloue n'avait pas tout à fait tort de donner cette portée au Tartuffe^ de craindre les applications et l'abus qu'on en pouvait faire, d'y voir enfin, le mot est heureux et juste, une sorte de « diversion » dont le libertinage devait profiter. Et pourtant, ce même sermon sur /'/Ty/^ocrâi'ie où Bourdaloue condamne si sévèrement ces « damnables inventions pour humilier les gens de bien » atteste, par une confirmation aussi curieuse que frappante, la vérité des peintures du poëte comique. On sait avec quelle verve Molière flagelle non-seulement les hypocrites, mais leurs complices et leurs dupes;^Dans un siècle où l'usage prévalait de s'attacher à un directeur, sorte de personnage équivoque qu'on écoutait comme un oracle, et dont l'autorité balançait celle du confesseur, l'hypocrisie eut ce caractère particulier et cette singulière puissance de former des partis, et de mettre des cabales redoutables au service de ses intérêts, de ses ambitions ou de ses haines. « Aujourd'hui, dit don Juan, la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages... Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien croistu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus mé- . chants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont ; ils ne laisse.

sent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens *... » Sur un tout autre ton et dans un autre style, Boardaloue ne dit pas autre chose. Au nom du christianisme, n s'élève contre ces facilités que trouve rhypocrite pour tout oser et tout entreprendre impunément.

« Quelque dessein que la passion lui suggère, sa piété, on plutôt restime où cette passion fastueuse rétablit, le met en état de réussir. Veut-il pousser une vengeance, rien ne lui résiste; veut-il supplanter un adversaire, il est toat-poiasant ; veut-il flétrir la réputation du prochain et la décrier, son seul témoignage ferait le procès à Finnocence même «... »

« Vous savez, chrétiens, ce qui se pratique, et rexpérience du monde vous Taïu^a fait connaître hien mieux qu'à moi. Qu'un homme artificieux ait une mauvaise cause, et qa*il 86 serve avec adresse du voile de la dévotion, dès là il trouve des solliciteurs zélés, des juges favorables, des patrons puissants, qui, sans autre discussion, portent ses intérêts quoique injustes, et qui, sans considérer le tort qu'en soufl&iraient de malheureuses parties, croient glorifier Dieu en lui donnant leur protection et en l'appuyant. Que sous ce déguisement de piété un homme ambitieux et vain prétende à un rang dont il est indigne et qui ne lui est pas dû, dès là il ne manque point d'amis qui négocient, qui intriguent, qui briguent en sa faveur, et qui ne craignent ni d'exclure pour lui le plus solide mérite, ni de se charger devant Dieu des conséquences de son peu d'habileté : pourquoi? parce qu'ils sont pour ainsi dire fascinés par le charme de son hypocrisie. Enfin, qu'un homme violent et fiassionné, mais en même temps hypocrite, exerce des vexations, suscite des querelles, trouble par ses entreprises le repos de ceux qu'il lui plait d'inquiéter, et qu'en tout cela il fasse le personnage de dévot, dès là •! est sur d'avoir des âmes dévouées qui loueront son procédé, qui blâmeront ceux qu'il opprime, et qui, ne jugeant des choses que par cette première vue d'une probité fausse et apparente, justifieront les passions les plus visibles, et condamneront la vertu même. Car c'est ainsi que l'hypocrisie, imposant à la simplicité, lui fait commettre sans

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