CLERGÉ RÉGULIER
désir. Au contraire, on a bien soin de le cacher, et Ton affecte en toutes ses paroles et toutes ses manières de marquer là-dessus une indifférence parfaite et même une espèce d'éloignement. Rien de plus modeste que les expressions dont on se sert en parlant de soi-même, et re^ connaissant son peu de suffisance et son indignité : mais ce sont des discours, et avec ces beaux discours, le désir qu'on a dans le cœur, tout caché qu'il est, n'en est pas moins vif. On le dissimule; mais il agit et fait agir. On prépare de loin les esprits, le parti se forme, l'une attire l'autre. Cependant une élection approche, et c'est alors qu'il faut redoubler ses attentions, et se montrer plus affable et plus officieuse que jamais envers tout le monde, et surtout envers les amies. Enfin le jour arrive où la communauté s'assemble et où il est question de décider. Les voix se recueillent, la pluralité l'emporte, la supérieure est élue, bien contente de sa destinée, et peut-être encore voulant se persuader que c'est Dieu qui l'a choisie, et qu'elle n'y a contribué en aucune sorte*. » On verrait encore dans les Exhortations et dans les Pensées quels sont les défauts les plus familiers dans les monastères et dans les couvents, et les difficultés dont triomphent le plus malaisément ceux ou celles qui gouvernent les communautés : les querelles, les rivalités, les aigreurs, les médisances, obstacles à la paix, causes de ruine pour l'ordre et la discipline ; puis la tendance au relâchement, la paresse d'un grand nombre qui s'exemptent des offices sous le prétexte de faiblesses et de besoins plus imaginaires que réels, l'épanchement au dehors, l'abus des conapagnies, des visites, du parloir, l'esprit de curiosité qui fait qu'on s'assemble pour entendre le récit de tous les bruits qui courent et de toutes les nouvelles qui se répandent, qu'on introduit furtivement dans les couvents certains livres pleins de nouveautés téméraires et dangereux pour la doctrine. Enfin on conclurait avec Bourdaloue que, « si
{. Exhortation sur VObéissance religieusey t. VIII, p. 182, 183, 184. — Pensées. Sur l'État religieux, t. XV, p. 156-157.
Ton n'y prend garde, on nourrit dans le cloître les mèines passions qu'on aurait eues dans le siècle, et qu'il n'y a de différence que dans les objets ^ » Cependant Bburdaloue ne relève guère dans les communautés religieuses qae des travers inséparables de l'humaine faiblesse. En général, le clergé régulier est pur au dix-septième siècle; laréfoime y a prévalu ; la discipline s'y maintient. C'est dans le oleigé qui vit au milieu du siècle, toujours exposé aux regards et à la censure, c'est là que régnent souvent les abus graves et les scandales dangereux. Nous avons assez iàit voir avec quelle liberté Bourdaloue les dénonce et les combat.
Cette liberté si hardie contre les désordres qui remplissent le monde, la cour, le sanctuaire même, il nous reste à lui faire subir une dernière et plus difficile épreuve. N'allons-nous pas la trouver en défaut quand le prédioatear s'adressera, non plus à un auditoire collectif, mais à la personne même du roi le plus absolu et le plus flatté de notre histoire? C'était, on en conviendra, une mission délicate qu'avait à remplir un prédicateur ordinaire de Louis XIY. Il fallait un tact peu commun pour s'acquitter des compliments d'usage sans glisser dans une plate adulation, pour concilier les exigences de l'étiquette et celles de la vérité, enfin pour parler à la fois en sujet et en apôtre. Aussi, c'était chose rare que de tenir constamment le milieu entre les deux écueils, et de conserver tout ensemble le respect du prince et le respect de soi. Un lecteur attentif de Bourdaloue reconnaîtra que cet art difScile fut d'ordinaire le sien.
Si l'on se contente de lire superficiellement et isolément les péroraisons que Bourdaloue adressait au roi à