BOURDALOUE S'ADRESSANT AU ROI
certains jours de fête marqués, la Toussaiat, Noël, la Présentation, Pâques, Téloge pourra souvent paraître excessif. Il est vrai qu'en ce temps on ménageait peu la modestie, et que, devant Louis XIV, il était de rigueur de vanter en quelques phrases les victoires et la puissance d'un si grand roi. Mais en étudiant de près les nuances de la pensée et du langage dans ces compliments très-étudiés, on rémarque que Téloge est toujours tempéré et mêlé de conseil. Gomme Pindare, qui glissait à l'oreille du vainqueur des préceptes de modération et de sagesse au milieu même du chant de triomphe, Bourdaloue sait envelopper l'avertissement dans la louange. Ainsi, quand ce roi, qui devait se reprocher plus tard d'avoir trop aimé la guerre, était engagé dans une de ses longues luttes avec toute l'Europe, Bourdaloue, après avoir fait en faveur de la paix des vœux plusieurs fois répétés, ajoutait :
« Cette paix est l'ouvrage de Dieu, et nous reconnaissons plus que jamais que le monde ne la peut donner; mais notre confiance, sire, est que, malgré le monde même, Dieu se servira de Votre Majesté, de sa sagesse, de ses lumières, de la droiture de son cœur, de la grandeur de son âme, de son désintéressement, pour donner cette paix au monde. Ce qui nous console, c'est que Votre Majesté, suivant les règles de sa religion, ne fait la guerre aux ennemis de son État que pour procurer plus utilement et plus avantageusement cette paix à ses suets. Ce qui nous rassure, c'est que, dans les vues qui la font agir, toutes ses conquêtes aboutissent là, et qu'elle ne gagne des batailles, qu'elle ne force des villes, qu'elle ne triomphe partout que pour parvenir plus sûrement et plus promptement à cette paix. Ce qui soutient nos espérances, et au même temps ce qui augmente notre vénération et notre zèle pour Votre Majesté, c'est que son amour pour son peuple l'emportera toujours en ceci par-dessus ses intérêts propres, et que, touchée de ce motif, il n'y aura rien qu'elle ne sacrifie au bien de cette paix : qu'ainsi, en véritable imitateur du Dieu des armées et du Dieu de la paix, vous aurez, sire, Pavantage, après avoir été le héros du monde chrétien, d'en être encore le pacilicateur. Car voilà ce qui mettra le comble à vos travaux hé-
roïques, voilà ce qui couronnera votre règne, voilà ce qui achèvera votre glorieuse destinée *. »
N'était-ce point donner au roi, indirectement, mais avec une remarquable insistance, des conseils de modération? n'était-ce pas lui faire entendre que tout son peuple souhaitait qu'il mît enfin « le comble à ses travaux héroïques, qu'il couronnât son règne » par une paix durable et définitive ?
Un autre jour, Bourdaloue disait à Louis XIY :
(( Jamais la majesté d'un roi n'est plus auguste qjae quand il tient son lit de justice et qu'il parait sur le tribunal. Picore plus vénérable quand c'est un roi qui ajoute à Téclat de la couronne les lumières d'une sagesse toute royale, un roi qui sait faire le discernement de ses sujets, et peser le mérite dans une juste balance, qui n'a pour le crime que des châtiments, tandis que toutes ses récompenses sont pour la vertu ; qui non-senlement fait état de venger les injustices et les violences, mais qui s'applique à réformer la justice même ; qui eu corrige les abus, qui en rétablit le bon ordre; qui, sans éloigner personne de son trône, prête l'oreille aux humbles supplications des petits, écoute les plaintes des particuliers, et par là tient les juges et les magistrats dans le devoir; enfin qui, se voyant au-dessus de tous, n'a rien plus à cœur que d*ètre équitable envers tous 2. »
De qui l'orateur prétend-il ici faire la peinture? du roi idéal, ou du roi réel? on ne saurait le dire; ou plutôt, grâce au tour ingénieusement équivoque de la pensée, on saisit fort bien la double intention, sans pouvoir faire précisément la part de l'exhortation et celle de l'éloge.
Il faut d'ailleurs observer que les compliments au roi sont différents selon les temps. En 1674, Bourdaloue félicitait Louis XIV d'avoir renouvelé les ordonnances contre
1. Premier Avant. Pour la Nativité de Jésus-Christ, fln,t I,p. IW-
2. Premier Avent. 1»' dimanche, sur le Jugement dernier, ezorde, t. I, p. 34-35.