LIBERTÉ APOSTOLIQUE DE BOURDALOUE
quand Bourdalôue appelait l'aveuglement spirituel « le péché de ceux qui veulent qu'on leur applaudisse jusque dans leurs faiblesses, et qu'on les loue, comme parle TÉcriture, jusque dans les désirs de leurs âmes, c'est-à-dire jusque dans leurs passions les plus violentes et dans leurs entreprises les plusinjustes ; qui mettent tout leur bonheur à être flattés et trompés ; qui comptent le mensonge pour un bienfait, et l'admiration pour une marque de respect * ; » ne sent-on pas quelle portée et quelle hardiesse la présence du roi donnait à ce langage ? Louis XIV était présent, quand Bourdalôue répétait avec force : Nolite esse servi hominum, nolite confidere in princi'pibus^ ; qusLudf aprèsavoir parlé de la soumission totale que Ton doit à Dieu, il s'écriait éloquemment : « Malheur à moi, si pour tout autre que Dieu j'étais disposé de la sorte ! Malheur à quiconque voudrait être ainsi dévoué à un homme mortel 1 parce qu'il n'y a point d'homme mortel à qui ce dévouement puisse être dû, ou plutôt à l'égard de qui ce dévouement ne fût un crime ^. » Il était présent encore, ce roi superbe, qui n'avait jamais pu comprendre, disait madame de Maintenon, que l'humilité fût une vertu chrétienne, quand le prédicateur abaissait d'une main si souveraine les grands et les rois devant le tribunal du divin Juge.
« Dans cette vie, les grands sont comme les dieux de la terre ; et ce sont, dit saint Chrysostorae, ces dieux de la terre qui empêchent tous les jours que le Dieu du ciel ne soit connu pour ce qu'il est. A force d'être ébloui de leur grandeur, on oublie Celui dont ils ne sont que les images ; à force de s'attacher à eux, et de n'être occupé que d'eux, on ne pense plus à Celui qui règne sur eux. Mais dans le dernier jugement, ces dieux de la terre humiliés serviront encore à l'impie d'une dé-
1. Carême. Mercredi de la 4« semaine, sur l'Aveuglement spirituel, ire partie, t. III, p. 273.
2. Carême. Sur la Providence, t. III, p. 234. — Mystères. 2« serm. sur la Purification^ t. XI, p. 158 sqq.
3. Mystères. 2« ser. sur la Purification de la Vierge , l»"» partie, t. XI, p. 142.
monstration palpable qu'il y a un Dieu au-desBOs de ces prétendus dieux. Eœcelsus super omnes deos (Psalm. 46)... En ce jour-là, tout ce qui n'est pas Dieu sera petit, sera bas et rampant^ sera comme un atome, comme un néant devant son sonyerain être;... en ce jour-là. toutes les grandeurs humaines seront abaissées, toutes les fortunes détruites, tous les trônes renversés *. »
On pourrait citer cent autres de ces passages qui fài« saient dire à madame de Sévigné : « Jamais un prédicateur n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes 2. »
Mais ce sont surtout les désordres de la vie du roi que Bourdaloue a combattus, tant qu'ils durèrent, avec une énergie sans pareille et une persistance infatigable. D^à ses prédications à la cour pendant le carême de 1674 avaient achevé de déterminer mademoiselle deLa Vallièro à entrer aux carmélites, et c'est à lui qu'elle aurait demandé de prêcher le sermon de sa prise d'habit, si Bossaet n'avait pas pu s'en charger ^. Pendant la faveur de madame de Montespan, Bourdaloue revenait sans cesse sur ces « attachements honteux, » sur cet « esclavage des sens, » sur cette a fascination d'esprit, » cet « ensorcellement du cœur. ^ » Il montrait la force croissante de ces habitudes coupables, qui finissent par ne laisser ni honte ni scropule.
« A force de violer la loi, la crainte de Dieu s'aiSàiblit, le libertinage se fortifie et prend le dessus. Après bien des péchés commis et bien des transgressions réitérées, on se trouve Han« Tabominable état de celui qui disait en insultant à Dieu : Peccavi, et quicl mihi triste accidit? (Eccl. 5.) De là cette tranquillité que Ton conserve même en péchant; de là cette haa-
1. Second Avant. i«r dimanche, sur le Jugement dernier, 1" partie, t. I, p. 252.