CONVERSION DE LOUIS XIV
du moins que cette heure, quand elle viendrait, ne marquât plus seulement un changement de passion et de désordre, mais un changement de vie et un retour au bien. La reine, si longtemps humiliée par le triomphe des maîtresses, dont Louis XIV ne lui avait pas épargné Tindécent spectacle, fut traitée dans les derniers temps avec plus d'égards, et peut-être avec quelque tendresse; et le roi, en qui le feu des passions n'était nullement éteint (son empressement à épouser madame de Maintenon après la mort de Marie-Thérèse en est la preuve), donna désormais Texemple d'une vie régulière.
Malheureusement cet exemple venait trop tard. « Quand Votre Majesté voudra, disait Bourdaloue, ces vices honteux au nom chrétien cesseront d'outrager Dieu et de scandaliser les hommes. » En cela, Bourdaloue se trompait. Le pouvoir absolu de Louis XIV ne s'étendait pas jusquelà. La Providence réserve aux princes coupables ce châtiment de ne pouvoir réparer le mal qu'ils ont fait. Toutpuissants pour corrompre, c'est en vain qu'ils voudraient étouffer les mauvais germes qu'ils ont semés. Depuis qu'il tenait les rênes du gouvernement, Louis XIV donnait ses désordres en spectacle et en exemple à sa cour et à ses peuples; pendant quatorze ans, il avait mis en honneur le scandale d'un double adultère; il avait toléré ou favorisé le luxe, le faste, le mépris des mœurs honnêtes, la complaisance servile et sans scrupule qui sont les conséquences nécessaires de ces royales faiblesses : et il s'imaginait qu'à la seule vue de sa conversion , chacun se convertirait comme lui. La corruption ne fit que changer d'allures; elle se cacha et se propagea dans l'ombre ; elle continua de faire sa cour, mais avec un masque, et Ton commença de mépriser secrètement un roi qui seul peut-être dans son royaume était la dupe de ce changement hypocrite.
Il faut ajouter que la conversion de Louis XIV, quoique sincère, n'eut point l'éclat et la publicité qui avaient donné à ses désordres une puissance contagieuse si redoutable. Nulle pénitence solennelle, nul repentir mani-
feste. L'absolu monarque était trop convaincu de sa demidivinité pour soupçonner qu'il dût aux hommes une réparation. Quand Bossuet vint annoncer à sœur Louise de la Miséricorde que le comte de Yermandois avait été tué, elle s'écria, dit-on, au milieu de ses larmes : u C'est trop pleurer la mort d'un fils dont je n'ai pas encore assez pleuré la naissance. » Louis XIY ne s'avisa jamais de pleurer la naissance du duc du Maine ou de ses autres bâtards. Tout au contraire les faveurs et la "prédilection semblaient uniquement réservées à ces enfants de Tadultère. Ce n'était point assez de les légitimer : le jour devait venir où on les reconnaîtrait capables de succéder à la couronne. Étrange façon de témoigner son repentir des scandales passés que de les consacrer par d'autres I
En cela, madame de Maintenon inspira mal Louis XIV. Très-attachée au duc du Maine qu'elle avait élevé, sûre de trouver en lui son plus ferme soutienj elle encouragea le roi à violer toutes les convenances morales et toutes les lois du royaume pour l'élévation de ses bâtards. Elle se chargea ainsi d'une impopularité oii elle compromit avec elle le parti, dévot, dont elle était réputée l'instrument et l'organe. Sans souscrire aux calomnies trop longtemps accréditées contre cette femme célèbre, il faut convenir que son rôle et son influence produisirent sur l'esprit public une impression fâcheuse. Elle passait pour exercer sur le roi un empire absolu; on savait qu'elle seule avait pale détacher de madame de Montespan, et elle avait aux yeux du monde le tort d'avoir trop gagné à cette conversion. L'ambiguïté de sa situation vis-à-vis du roi, sa discrétion affectée, le mystère dont elle s'entourait, tout fit croire qu'elle s'était élevée par une heureuse et méprisable intrigue dont la dévotion du roi était tout ensemble le prétexte et le ressort. Enfin la période des amours illégitimes de Louis XIY avait été l'époque de la prosp&rité et des triomphes ; le règne de madame de Maintenon fût le temps des grands revers. Pour quiconque ne se laisse pas éblouir par l'éclat de la gloire et par Torgueil de la pois-