LOUIS XIV ET LES MOEURS PUBLIQUES
sance, jamais Louis XIV ne montra personnellement plus de vraie grandeur que dans l'adversité des derniers temps. Mais, aux yeux de ses sujets, il passa pour un roi chaque jour plus dominé et plus affaibli. Ainsi la régularité même de ses mœurs fat mise au compte de la sénilité, et Tépoux dévot de madame de Maintenon ne put réparer les atteintes qu'avait portées à la morale publique Tamant glorieux de madame de Montespan.
Nous ne sommes pas de ceux qui dénigrent tout dans le gouvernement de Louis XIV. Le territoire agrandi; la sûreté de nos frontières garantie autant qu'elle peut l'être ; la supériorité de l'esprit français reconnue par toute l'Europe ; la France universellement respectée, admirée, imitée, quoiqu'elle portât déjà ce triste fardeau des haines étrangères, fatal héritage que le despotisme nous a toujours légué; la nation affermie dans son unité et dans sa foi en elle-même; l'immense développement de l'industrie et du commerce ; une organisation administrative dont les excès ont été blâmés avec raison, mais dont nous oublions trop la nécessité et les bienfaits : certes il ne faut ni méconnaître ni mépriser ces résultats précieux. Mais s'il est vrai que les mœurs d'un peuple exercent sur ses destinées une influence plus décisive que tout le reste, alors on doit être sévère pour un règne qui laissa la noblesse à la fois dégradée et ruinée par la courtisanerie, le clergé habitué à tout attendre de la faveur et plus occupé de ses privilèges, de ses richesses et de ses plaisirs que de ses devoirs, le peuple misérable et déjà envieux, la corruption sourdement grossie et prête à rompre toutes les digues, l'autorité avilie malgré son absolutisme, le respect affaibli dans les âmes, la religion secrètement méprisée, enfin toutes les forces morales compromises et les grandes catastrophes préparées.
Toute la prédication de Bourdaloue atteste cette décadence dont il vit les commencements et les rapides progrès. De là le ton sévère et les sombres couleurs que présente en général dans ses sermons la peinture des mœurs
contemporaines. Et pourtant, nous l'avons vu, il n'y arien d'excessif dans le tableau que fait Bourdaloue des vices de son temps, rien que ne confirment, non pas des exemples épars et isolés, mais l'ensemble des faits. Tous ceux qui au dix-septième siècle ont observé la société où ils vivaient et raconté ce qu'ils ont vu, expliquent Bourdaloue, l'éclaircissent, le commentent, et ne le contredisent point.
Mais on croira peut-être que cette peinture des désordres du temps, si elle n'est pas outrée, est du moins exclusive; que le prédicateur, chargé de reprendre et non de louer, n'a mis en lumière que les aspects défavorables, et que, pour apprécier en toute justice la valeur morale du dix-septième siècle, il ne faut pas s'en remettre au jugement de ce censeur volontairement rigoureux. Il nous reste à faire voir, comme nous l'avons annoncé, que Bourdaloue ne laisse pas dans l'ombre les beaux côtés du dix-septième siècle, et que si la nature de sa mission l'oblige à insister plus ordinairement sur le mal, il rend aussi témoignage du bien.
D'abord, quoique la corruption gagne et s'étende, 0 reste encore des parties saines dans la société. Bourdaloue le reconnaît. « La vraie piété... la pureté dos mœurs, » trop rares a parmi les grands, les nobles, les riches, c'està-dire parmi ceux dont la vie n'est qu'amusement et que mollesse, » qu'on ne rencontrera pas davantage « dans les cabanes d'une pauvreté fainéante, » le prédicateur les ac» corde » à ces médiocres états de vie qui subsistent par le travail ; à ces conditions moins éclatantes, mais plus assurées pour le salut, de marchands engagés dans les soins d'un légitime négoce, d'artisans qui mesurent les jours par l'ouvrage de leurs mains ^ » Recueillons cet hom-
1. Dominicales. Dim. de la Septuagésime, sur fOiiivetéf ï^ partie, t. V, p. 207-208.